...........................

                        Entraide forcée

 

 

Chapitre 7 : Balancement propice aux coeurs

Jamie fut réveillé en pleine nuit par un mouvement brusque à ses côtés. Lorsqu’il ouvrit les yeux et vit qu’il faisait encore noir, il grommela pour la forme. On n’avait pas idée de le réveiller à une heure pareille !

La forme blottie à côté de lui fit de nouveau un mouvement et il se retourna pour voir ce qui se passait.

- Gabriel… Bon sang, pourquoi tu dors pas ?

- Je vous ai réveillé ? Je suis désolé…

- Le mal est fait. Je te sens tendu, il se passe quelque chose ?

Effectivement, la voix du jeune homme trahissait une certain nervosité qui avait mis les sens de Jamie en alerte. Pour avoir souvent dormi à la belle étoile dans son Ecosse natale, avec tous les dangers qu’on pouvait y trouver, il avait acquis cette faculté d’être sur le pied de guerre dés le réveil.

- Depuis tout à l’heure, j’entends des bruits… Comme si un animal rôdait autour de nous…

- Ça doit être un renard… Il a dû sentir l’odeur de la nourriture… Tu n’as pas à t’en faire, il n’approchera jamais.

- Vous en êtes sûr ?

Il semblait tellement terrifié que Jamie ne pu se retenir de rire. Ce qui fit froncer les sourcils à Gabriel.

- Je ne vois pas ce qui est amusant…

- Moi si. Tu n’hésites pas à partir à l’aventure sur les routes, sans te soucier de ce qui peut t’arriver, pour retrouver ton frère, et tu as peur d’un simple renard ?! Je croyais que tu avais plus de courage que ça… !

Jamie se maudit trop tard d’avoir dit ça. Maintenant qu’ils avaient fait la paix, tout briser à cause d’une simple remarque innocente mais peut-être blessante du point de vue de l’aveugle serait stupide. Il jeta un coup d’œil sur son compagnon mais au lieu d’exprimer de l’énervement, son visage semblait au contraire habité par un certain étonnement.

- Vous pensez vraiment ce que vous dites ? demanda Gabriel.

- Excuse-moi, je ne voulais pas me moquer…

- Non, ce n’est pas ça, je ne vous en veux pas du tout. Mais vous pensez vraiment que je suis courageux ?

Jamie s’était attendu à tout sauf à ça… Il esquissa un sourire tandis qu’il répondait :

- Oui, j’en suis même certain. Pour tout t’avouer, je crois que je n’aurai pas pu faire comme toi… Même pour moi, et pourtant je peux te jurer que j’en ai vu des choses dans ma vie, le monde reste encore mystérieux. Mais toi, malgré ta cécité, tu n’as pas hésité à l’affronter… Oui, pour moi, tu es très courageux. Peut-être l’un des plus courageux que je connaisse…

Heureusement qu’il faisait encore très sombre, sans quoi la rougeur subite sur les joues du jeune homme n’aurait pas passé inaperçue. Ce compliment le touchait énormément. Et l’effrayait en même temps… Parce qu’il lui rappelait toute l’ampleur de sa situation.

Pour chasser toutes ces idées de son esprit, il demanda à Jamie :

- Qu’est-ce que vous avez vu dans votre vie ? Quelles étaient toutes ces choses ?

L’écossais poussa un soupir d’amusement.

- Tu veux vraiment que je te raconte ? On va en avoir pour des heures.

Soudain, un bruit sec retentit dans le sous-bois et Gabriel se tendit immédiatement. Jamie se redressa juste à temps pour entrapercevoir dans le noir une forme vague s’enfuir non loin d’eux. Il observa les alentours, avant d’entendre un nouveau craquement à peine plus loin. Gabriel avait raison : l’animal tournait autour d’eux. C’était sans doute un renard, mais il ne les attaquerait pas. Il attendrait qu’ils soient partis pour venir fouiner dans les restes.

L’écossais se recoucha aux côtés de son compagnon.

- Vous avez entendu ? Qu’est-ce que c’était ?

- Rien, rassure-toi, j’avais raison, ce doit être un renard… Alors, tu veux toujours que je te raconte ma vie ? s’amusa Jamie. Mais c’est vrai que vu comme tu es tendu, tu n’es pas prés de dormir…

- Je n’ai pas l’habitude de dormir à la belle étoile, s’excusa Gabriel.

- J’ai passé la plupart de mon temps dans la nature, alors maintenant, je suis vraiment rodé. J’adore vivre en société, mais j’aime tout autant me ressourcer dans la nature. En Ecosse, j’aurai pu passer des jours dans les montagnes sans ressentir le manque de compagnie.

- Comment c’est, l’Ecosse ? C’est beau ? demanda Gabriel, son visage exprimant sa curiosité.

- Si c’est beau ? Tu rigoles ! C’est le plus bel endroit de la Terre ! Là où je vivais, c’était un véritable paradis !… Comment te le décrire… ?

Jamie chercha ses mots, conscient que son compagnon ne pouvait pas tout comprendre. S’il lui décrivait les larges horizons qu’il avait parcouru, la nature s’étendant à perte de vue, Gabriel n’aurait aucune idée de ce qu’était réellement son pays. Alors il trouva les mots justes, ceux qui décrivaient autant ses émotions que la beauté autre que visuelle des paysages : il fit entendre à Gabriel le son des cascades entre deux roches, lui fit sentir l’odeur des animaux que l’on traquait à la chasse, se dissimulant derrière celle de la forêt, la chaleur presque palpable des couchers de soleil derrière la montagne, la caresse du vent matinal qui promettait mille délices pour la journée à venir, l’eau des lochs glissant sur sa peau lorsqu’il y plongeait, il lui décrit la chaleur de ses habitants, lui fit entendre les rires dans les auberges, les discussions entre femmes, les disputes souvent amicales des hommes, les enfants qui couraient dans les champs en riant, coursés par quelques vieux dont ils avaient dévalisé le verger… Il lui raconta la rudesse de son pays, qui savait aussi se montrer généreux et accueillant, ainsi que celle de son peuple, qui ressemblait au lieu où il vivait. Gabriel écoutait, fasciné. Jamie était un conteur merveilleux, qui savait utiliser les mots pour partager les émotions, et son amour pour son pays était presque palpable. Il en avait complètement oublié le renard. Il serait resté là pendant des heures…

Ni l’un ni l’autre ne su quand ils s’endormirent exactement… Jamie ne se rendit même pas compte qu’il avait arrêté de parler. Tous les deux partirent au royaume des songes, où l’écossais retrouva son pays de beauté et où le jeune aveugle découvrit un lieu magique plein de promesses.

OoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOo

Lorsque Jamie se réveilla, il se sentit serein, comme il ne l’avait pas été depuis longtemps. Il avait dormi si bien… Il voulut bouger puis avisa la forme qui se tenait tout contre lui, pratiquement roulée en boule.

Durant la nuit, Gabriel s’était rapproché de lui, et le dessus de sa tête touchait maintenant son torse, appuyant doucement dessus. Il affichait un petit sourire endormi et Jamie se dit qu’il devait faire de beaux rêves. Ce fut sans doute ce qui l’empêcha de le réveiller tout de suite. Il avait l’air si bien, perdu dans ses songes. Et on aurait dit un petit chaton, lové comme ça contre lui, et cela attendrit l’écossais. Gabriel n’en avait aucune idée, et ignorait probablement la définition exacte du mot, mais il était réellement un bel homme. Son petit air enfantin rajoutait à son charme, ses longs cheveux blonds sagement attachés dans son dos le faisaient ressembler à un ange, mais ses traits étaient ceux d’un homme.

Lorsqu’il se rendit compte qu’il était en train d’observer le jeune homme, Jamie se reprit et se gifla mentalement : il n’avait pas le droit de regarder Gabriel de cette façon.

Il le secoua doucement pour le sortir de sa torpeur, mais Gabriel poussa un petit gémissement plaintif avant de se coller encore plus à Jamie, ce qui fit rougir l’écossais. Son contact rapproché l’avait fait sursauter involontairement et il essaya de se reprendre en se sermonnant intérieurement :

« Bon sang, allez Jamie, reprends-toi, c’est pas le moment de flancher ! C’est un mec, un MEC !! Très beau certes, mais un mec !! ».

Il le secoua plus rudement cette fois-ci et Gabriel se réveilla enfin. Il émergea lentement de son sommeil, et quand il voulut tendre les bras pour s’étirer, ceux-ci butèrent contre un corps mou, très proche de lui. Il secoua la tête avant de se souvenir où et avec qui il était.

- Je… Jamie ? demanda-t-il comme pour s’assurer que c’était bien lui.

- Oui. Tu as passé une bonne nuit ?

- Excellente… J’aurai bien aimé que ça continue d’ailleurs…

Il esquissa un sourire malicieux auquel Jamie répondit, même s’il savait que le jeune homme ne pouvait pas voir son sourire.

- Désolé, mais il faut avancer. Avec un peu de chance, nous pourrons dormir dans un vrai lit ce soir.

- C’est vrai ?

Visiblement, la nouvelle faisait plaisir à Gabriel qui se releva immédiatement, motivé. Jamie ressentit immédiatement un grand froid quand le corps du jeune homme s’éloigna de lui, mais il chassa cette impression en concentrant ses pensées sur le voyage qu’il restait à faire. Il sentait que s’il s’attardait trop sur cette sensation, il allait glisser sur une pente dangereuse qu’il n’avait nullement envie de connaître. Gabriel était un compagnon de route, point final. Un compagnon aveugle, qui avait besoin de lui pour continuer… Un compagnon terriblement mignon quand il aperçu son sourire tandis qu’il caressait le museau de son cheval… Mais un simple compagnon.

L’écossais se releva et il prépara rapidement leurs affaires pour se remettre en route. Une fois qu’ils eurent déjeuné, ils se mirent en selle et repartirent sur la route.

Gabriel se montra très bavard ce matin-là : maintenant qu’il se sentait vraiment bien avec Jamie, il redevenait lui-même et cessait de se protéger dans son silence. Il parla de tout et de rien, avec une joie identique quel que soit le sujet. Mais ce babillage incessant finit par inquiéter Jamie qui se retourna pour lui demander :

- Dis-moi Gabriel, il y a un problème ?

L’aveugle s’arrêta immédiatement de parler et un air étonné passa sur son visage.

- Je… Non, pourquoi ?

- Et bien… On dirait que tu es gêné… Tu n’as jamais autant parlé ces derniers jours…

Le jeune homme comprit tout de suite où voulait en venir son compagnon et il l’arrêta :

- Non, tout va bien. En fait, je suis toujours aussi bavard ! Je ne cherche pas à cacher un ennui ou quoi que ce soit, je suis toujours comme ça d’habitude ! Mon frère me le reprochait souvent, dit-il avec un petit rire.

- Tu étais pourtant assez silencieux ces derniers jours… rétorqua Jamie en se remettant en route, rassuré.

Il avait cru que l’aveugle avait un problème qu’il ne voulait pas avouer et dissimulait derrière ce flot de paroles. Savoir que cela était normal le rassurait d’un côté, et l’effrayait de l’autre. Jamie avait toujours eut du mal à apprécier la compagnie des bavards…

- C’est parce que je n’étais pas à l’aise… lui répondit Gabriel. Mais maintenant, tout va bien, je sais que je peux vous faire confiance, alors je me détends…

Bizarrement, Jamie ressentit une vague de chaleur dans sa poitrine quand il entendit le mot « confiance ». Il ne savait pas exactement pourquoi, mais il adorait ce sentiment… Faire confiance à un voleur… Il n’en fit pas la remarque et garda cela pour lui. 

En fin de matinée, Jamie avait finit par comprendre que parler était une manière comme une autre d’appréhender le monde extérieur pour l’aveugle et il l’accepta, adoptant son babillage comme fond sonore. Sa voix était d’ailleurs assez agréable et cela ne le gêna pas outre mesure.

Le chemin déboucha soudain sur une rivière assez profonde, traversée par un pont suspendu entre les deux rives, balançant doucement sous le vent. Jamie soupira : la région ne devait pas être traversée souvent pour avoir encore ce genre de pont…

Il remarqua soudain que Gabriel s’était tu et il se retourna pour apercevoir le jeune homme, les sourcils froncés, qui tendait l’oreille.

- Jamie… ? finit-il par demander.

- Oui ?

- C’est bien le bruit de l’eau que j’entends, non ?

Il avait soudain une petite voix et ressemblait tellement à un enfant que l’écossais sourit, attendri. Apparemment, cela ne semblait pas réjouir Gabriel de se retrouver confronté à l’élément liquide.

- Oui, nous sommes proches d’une rivière. On va d’ailleurs devoir la traverser.

- Oh non… geignit l’aveugle. J’ai horreur de l’eau.

- Laisse-moi deviner : tu ne sais pas nager, c’est ça ?

- Oui, avoua piteusement Gabriel en baissant la tête.

- Bah, ne t’inquiète pas, il y a un pont, tu n’auras pas à te mouiller, tenta de le rassurer Jamie.

Gabriel soupira de soulagement, même s’il restait tendu à cause du bruit de l’eau toute proche.

Il avait pourtant essayé d’apprendre à nager… Mais c’était plus fort que lui : chaque fois qu’il rentrait dans l’élément liquide, une peur incontrôlable s’emparait de lui et il s’affolait inutilement. Les leçons de natation avec son frère resteraient à jamais gravées dans sa mémoire comme les pires moments de sa vie.

Il sentit soudain que son compagnon avait arrêté les chevaux et une main apaisante se posa sur la sienne, lui prenant d’autorité les rênes.

- Tu vas devoir descendre de cheval Gabriel, lui dit gentiment l’écossais.

- Mais pourquoi ? se plaignit le jeune homme comme un gamin.

Il se sentait en sécurité sur le dos de Cascade, peut-être parce que les chevaux savaient nager naturellement… Un atout qui ne faisait absolument pas parti de ses propres compétences.

- Je dois faire traverser les chevaux avant, le pont ne supporterait pas nos poids conjugués, lui expliqua Jamie en l’aidant à descendre.

- Attendez… lui intima l’aveugle. Qu’est-ce que c’est que ce pont ?

La peur lisible sur ses traits faillit faire éclater de rire Jamie, mais il se retint à temps :  dans la même situation, il aurait lui aussi paniqué.

- D’accord je t’avoue, c’est un vieux pont, mais s’il est encore là, c’est qu’il doit être solide, non ?

- Ou bien c’est que personne ne vient jamais ici… renchérit Gabriel.

Cette fois-ci, Jamie esquissa un sourire amusé, conscient que le jeune homme ne le verrait pas. Apparemment, l’eau lui faisait vraiment peur.  

- Ne t’inquiète pas, tu crois vraiment que je te ferais courir le moindre danger ? Tu m’as dit tout à l’heure que tu me faisais confiance… le taquina Jamie.

En entendant ses propres mots, le jeune homme sourit. Effectivement, si Jamie était là, il ne risquait rien…

- C’est vrai…

Il lâcha en même temps la bride de son cheval à laquelle il s’était accroché en attendant les explications de son compagnon, descendit de cheval et l’écossais comprit qu’il lui laissait le champ libre pour faire ce qu’il devait faire. Il tira alors la monture vers lui et la guida sur le pont.

Lorsqu’il posa le premier pied sur les planches en bois du passage, le grincement qu’il entendit lui fit serrer les dents. Visiblement, les craintes de Gabriel étaient fondées : le pont n’était pas vieux, il était préhistorique ! S’engager dessus était peut-être une mauvaise décision… Mais c’était le seul passage avant plusieurs kilomètres, et la rivière était trop profonde pour être traversée. Et il avait dit à Gabriel qu’ils ne risquaient rien… Changer d’avis paraîtrait suspect, sans compter la honte qu’il aurait de devoir rebrousser chemin par peur…

Résolu, il posa un autre pied sur le pont. Il y eut un deuxième grincement sinistre mais la planche tint bon. Peut-être qu’avec un peu de chance, le pont n’était pas aussi pourri qu’il semblait l’être. L’écossais fit alors avancer le cheval qui le suivit sans rien dire, confiant lui aussi dans son maître. Ses yeux reflétaient une telle tranquillité que Jamie se demanda un instant pourquoi lui-même avait si peur… Se fiant à l’instinct de l’animal, il continua d’avancer et franchit rapidement le pont sans même s’en rendre compte. La construction bougeait beaucoup, mais semblait néanmoins solide. N’étant plus très jeune, Cascade ne causa aucune difficulté à Jamie : c’est à peine s’il s’effraya du balancement du pont. Par contre, l’écossais eut plus de mal avec sa propre monture : elle s’arrêta au beau milieu du pont, les jambes flageolantes et lui lança un regard apeuré. Visiblement elle n’appréciait pas le mouvement et Jamie se fit un devoir de la rassurer en la caressant doucement et en lui parlant très gentiment. Le cheval ne résista pas longtemps à ce traitement et finit par avancer, encouragé également par la présence de son congénère de l’autre côté, qui attendait placidement en regardant le spectacle.

Jamie ne pu s’empêcher de rire en voyant Cascade le regarder et il lui lança :

- Rien ne te fait peur à toi, n’est-ce pas ?

Le cheval hennit doucement comme s’il avait compris et Jamie rit encore plus. Seulement, quand il avisa la berge voisine où Gabriel l’attendait, son sourire s’effrita rapidement et il murmura pour lui-même :

- Ce qui ne semble pas être le cas de ton maître…

Il traversa rapidement et se saisit des mains de Gabriel qui sursauta à son contact.

- Hé du calme, ce n’est que moi ! s’exclama Jamie en constatant la surprise du jeune homme.

Ce dernier semblait très nerveux et sensible au moindre bruit suspect. Ce qui n’allait pas faciliter leur traversée…

- Désolé, murmura Gabriel, esquissant un sourire pour s’excuser et dissimuler sa peur.

- Bon, on va y aller. Le mieux serait que tu me tiennes le bras pour avancer, et fies-toi uniquement à moi, d’accord ?

- Oui… Je vais essayer.

Effectivement, Gabriel essaya, on ne pouvait lui reprocher cela. Mais dés qu’ils eurent fait quelques pas sur les vieilles planches grinçantes et que le jeune homme pu enfin sentir le balancement qui agitait le pont, il s’affola et tenta de trouver un point solide auquel s’accrocher.

Son affolement augmenta l’instabilité du pont et ils furent bientôt tous deux ballotés dans tous les sens.

- Mais Gabriel arrête !! s’exclama l’écossais, de plus en plus déséquilibré.

La main de l’aveugle était crispée sur son bras, le serrant de toutes ses forces tandis que l’autre remuait le néant en quête d’une accroche.

- Pourquoi ça bouge comme ça ? hurla Gabriel. Jamie !!

- Gabriel arrête ou tu vas nous faire tomber à l’eau !

Mais le jeune homme resta sourd à ses mises en garde, beaucoup trop perturbé par ce nouvel environnement qu’il ne contrôlait absolument pas. 

Le pont bougeait de plus en plus et la scène d’une noyade conjuguée venait hanter l’esprit de Jamie qui finit par perdre patience. D’un geste rapide, il se plaça aux côtés de Gabriel et le prit dans ses bras, le soulevant du sol mouvant du pont. Le jeune homme eut un hoquet en sentant les bras puissants de l’écossais passer sur son corps pour le porter.

- Maintenant, tu vas rester sage ou je te balance à l’eau ! grogna Jamie.

Le poids de Gabriel était un peu encombrant pour avancer sur le pont mais au moins il avait maintenant l’impression de maîtriser un peu plus ce qui se passait. Le bruit de l’eau qui passait sous leurs pieds rappela à Gabriel où ils étaient et il se pelotonna entre les bras de Jamie dans un gémissement.

- Ne t’inquiètes pas, chuchota la voix de Jamie à son oreille, je te tiens. Tu ne risques rien…

Il posa un pied devant lui, puis l’autre, avançant ainsi lentement jusqu’à la terre de l’autre côté. Il sentait la respiration saccadée par la peur du jeune aveugle contre son torse et cela provoquait en lui une sensation étrange. Sa tête posée contre son épaule, il respirait le parfum qui émanait de ses cheveux, une odeur qui n’appartenait qu’à Gabriel et qu’il n’arrivait pas à identifier. C’était si étrange de l’avoir dans ses bras, entièrement en son pouvoir. Il avait soudain l’impression d’avoir quelque chose d’extrêmement précieux entre ses mains, quelque chose que même tous les trésors qu’il pourrait voler n’égaleraient jamais.

Entre ses bras, Gabriel tremblait comme un damné. La peur de finir à l’eau lui nouait le ventre et en sentant Jamie basculer doucement, il se blotti encore plus contre lui, effrayé. Ainsi pelotonné, son oreille capta soudain un bruit étrange qui attira bientôt toute son attention. C’était un battement calme et régulier, qui s’affolait plus le temps passait. Le cœur de Jamie. Cela arracha un sourire à Gabriel : il adorait ce son. Et les bras de l’écossais étaient si chaud autour de lui… Comme dans un cocon : chaleur et musique pour le bercer.

Jamie sentit que son compagnon se détendait dans ses bras et cette marque de confiance lui plut. Il arriva sans encombre à l’extrémité du pont, même s’il n’était pas vraiment pressé de lâcher Gabriel. Des trésors de ce genre, il en avait rarement eu, même jamais, et bizarrement il aurait bien aimé le garder. C’est donc à contrecoeur qu’il lâcha Gabriel sur la terre ferme. Celui-ci tituba quelques instants avant de retrouver l’équilibre.

- Merci, dit-il à Jamie, légèrement gêné. 

- Il fallait bien avancer, répondit rudement Jamie pour cacher sa propre gêne.

Ils remontèrent sas faire plus d’histoire à cheval, encore perturbés par ce qui venait de se passer. En chacun d’eux naissaient des sentiments étranges qui les étonnaient et les troublaient, et ils préféraient le dissimuler à l’autre.

Quelques heures plus tard, alors que la nuit tombait, Jamie arrêta soudain les chevaux.

- Qu’est-ce qui se passe Jamie ?

- Tu n’entends pas ?

Intrigué, le jeune aveugle tendit l’oreille : un brouhaha lointain lui parvint, très léger. Ce devait être loin, voilà pourquoi il ne l’avait pas tout de suite capté.

- C’est une ville ? tenta Gabriel.

- Hé oui, une ville !! Je t’avais promis un lit pour ce soir, chose promise, chose dûe !!

La joie visible sur le visage de Gabriel fit sourire Jamie.

A suivre…