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                Entraide forcée

 

Chapitre 4 : Promesse

 

Jamie sifflait gaiement : sa rapine d’aujourd’hui allait remplir sa bourse et lui permettre de vivre tranquillement les jours à venir. Il n’avait aucun remord quand au jeune aveugle : après tout, Dieu avait bien crée les riche pour qu’ils soient dépouillés par les pauvres ! Même s’ils étaient aveugles, cela ne changeait rien dans la balance. C’était son point de vue et cela lui permettait de vivre la conscience tranquille.

Il entendit soudain des bruits de sabots sur la route devant lui et freina ses montures.

Comme il l’avait signalé à son dernier ‘client’, les mauvaises rencontres étaient vite arrivées et il n’avait pas vraiment envie de partager son butin. Il avisa les buissons de la forêt sur le côté et décida de s’y dissimuler le temps que les importuns soient passés. On ne savait jamais…

Il poussa les chevaux à s’engager hors de la route et se cacha derrière les buissons, empêchant les chevaux de piaffer en les laissant brouter les feuilles.

Les cavaliers s’approchèrent : il ne fallut pas longtemps à Jamie pour les reconnaître… Il s’agissait des trois brutes qui avaient agressé Gabriel à l’auberge.

- … On va se venger, hein frérot ?

- Ouais… Non,mais je te jure, il sortait d’où ce brun ténébreux ? Il s’est cru plus fort parce qu’il avait une épée ?

- On va lui montrer ce que c’est que la force des bras nous…

Ils passèrent sans le voir et continuèrent leur chemin en pestant contre ce qui leur était arrivé.

L’écossais se rappela soudain de Gabriel : ces trois brutes allaient tomber sur lui et lui réserver sans aucun doute la vengeance qu’ils ruminaient depuis leur sortie de l’auberge ! Ils avaient dû les suivre et lui n’avait rien remarqué. Mais quel imbécile !

Cependant, faire demi-tour, c’était prendre des risques, pour lui et pour son butin… Il lui faudrait plusieurs jours avant de remettre la main sur un pareil pigeon… Non, le jeu n’en valait pas la chandelle !

Il donna un coup sur les rênes et dirigea ses chevaux sur la route, continuant son chemin. Après tout, Gabriel était un grand garçon, il saurait se débrouiller seul. Il n’aurait qu’à se cacher en les entendant venir…

Il arrêta sa monture et ferma les yeux.

Quel idiot il était ! Gabriel était aveugle ! Il ne pourrait pas se cacher, et encore moins résister à ces trois brutes… Il allait se faire rouer de coups, ou pire encore…

Après ça, Jamie ne savait pas s’il pourrait regarder son butin de la même façon, entaché du sang du jeune homme. Qui ne méritait pas pareille chose. Et c’était à cause de lui qu’il était dans cette situation malencontreuse.   

Il maudit son bon cœur et fit faire demi-tour à ses montures, partant sur les traces des trois brutes au petit galop. Restait à espérer qu’il arrive à temps.

 

 

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Gabriel entendit les cavaliers et sentit sous lui le martèlement des chevaux sur le sol. Il se releva, heureux que son attente ne dure pas trop longtemps et attendit les arrivants.

Qui rirent grassement en l’apercevant.

- Alors mon mignon, tu t’es fait lâcher par ton chevalier servant ?

Cette voix… ! Sans aucun doute, c’était celle de l’homme de la taverne. Il était dans de beaux draps ! Ils avaient dû les suivre… Et lui qui n’avait plus son épée…

- Où est l’autre homme ? gronda un deuxième homme.

- Je… Je ne sais pas… répondit Gabriel.

- Tu mens ! cria le troisième. Dis-nous où il est, qu’on puisse se venger !

- Il m’a laissé ici…

Il entendait et sentait les chevaux tourner autour de lui, l’encerclant, et cela le mettait mal à l’aise. Les trois brutes riaient, profitant de la situation. L’une d’elle décocha un coup de pied au jeune aveugle, l’atteignant au visage. Gabriel tomba sous le coup et se retrouva par terre, entouré des chevaux qui piaffaient et piétinaient tous proches de lui. Cela lui fit peur et il se prit la tête entre les mains, effrayé à l’idée d’être piétiné.

- Laissez-moi s’il vous plaît… gémit-il. 

Les hommes rirent, se moquant du pauvre jeune homme, rapprochant exprès leurs montures en remarquant que cela affolait encore plus l’aveugle.

- Alors, où est-il ?

- Puisque je vous dis que je ne sais pas ! hurla Gabriel.       

- Alors on va se venger sur toi… constata le troisième homme.

Il ne comprit pas comment il atterri à terre, jeté de son cheval… Jamie avait surgi derrière lui et d’un coup d’épée avait tranché son étrier, déséquilibrant la selle et faisait chuter à terre son cavalier. Le cheval rua en se sentant libre, entraînant avec lui le cheval le plus proche qui désarçonna seul son cavalier. Les deux animaux s’enfuirent un peu plus loin sans demander leur reste. Ses deux amis à terre, le troisième larron se jeta sur Jamie, l’épée haute. Il avait peu d’expérience et la maniait aussi bien qu’un manche à balai, si bien que l’écossais ne fut pas long à le faire tomber de cheval d’un coup adroit.

Voyant ses adversaires à terre, et Gabriel tout prés d’eux, vulnérable dans sa position, il sauta au sol et engagea un combat à l’épée. Les trois brutes étaient certes armées, mais maniaient si mal leurs lames qu’il ne fut pas difficile pour Jamie d’en venir à bout. Surtout que persuadés que l’union faisait la force, les trois hommes se jetèrent sans réfléchir dans le combat, oubliant au grand soulagement de Jamie le jeune aveugle qui se releva s’éloigna du combat en se fiant aux bruits qu’il captait.

Jamie désarma son premier adversaire sans problème, envoyant son épée au loin et le blessant à la jambe. S’il n’attrapait pas la gangrène, il aurait pour plusieurs mois avant de pouvoir remarcher normalement. Il s’enfuit comme il le pu, vite aidé par le second dont Jamie avait tranché la main dans son élan. Il n’avait qu’à mieux se défendre. Ils rejoignirent leurs chevaux la tête basse et prirent aussi la monture du troisième larron qui se battait un peu plus vaillamment que ses compagnons. Jamie, épuisé après les deux autres, para mal son dernier coup et son épée vola à son tour dans les airs, devant les yeux satisfaits de la brute. Elle cru qu’elle avait gagné, quand elle rencontra le poing de Jamie qui savait aussi se débrouiller sans son arme. Il envoya quelque coups à son adversaire qui abandonna bien vite et fila la queue entre les jambes, heureux d’avoir encore tous ses membres. Il sauta sur le cheval qui lui tendaient ses amis et ils s’enfuirent sans demander leur reste, emportant avec eux la honte de leur défaite.

- C’est ça, fuyez, bande de lâches ! leur cria Jamie. Non mais je te jure…

Il se retourna vers Gabriel qui avait repris ses esprits. Maintenant qu’il l’avait sauvé, il ne savait plus trop quoi faire, et c’était là tout le ridicule de la situation.

Ce fut le jeune homme qui vint à son aide en le remerciant.

- Vous venez de me sauver… Une deuxième fois… Merci beaucoup.

- Bah… répondit Jamie en se passant une main dans les cheveux, embarrassé. Je crois que je m’en serai voulu de te laisser seul face à ces brutes…

- Voleur au grand cœur… ironisa Gabriel.

- Je n’irai pas jusque là… Mais maintenant, je suis bien ennuyé…

- Qu’est-ce qui vous gêne ? demanda Gabriel.

- Comment réussir ma sortie, si tu veux tout savoir. Car ce n’est pas tout ça, il faut que j’y aille moi…

Le jeune aveugle se retint de rire : finalement l’écossais avait de bons côtés.

Il l’entendit s’éloigner de fouiller dans des buissons.

- Qu’est-ce que vous faites ?

- Je cherche mon épée si tu veux tout savoir, je l’ai perdu dans le combat… répondit Jamie, penché dans les herbes.

- J’ai entendu un objet tomber de ce côté-là, dit Gabriel en désignant un amas de ronces.

- Ah, génial… constata Jamie.

Il se dirigea vers le buisson épineux et aperçut un objet brillant entre les ronces : son épée. Il tira sa manche, plongea son bras et chercha son épée. Il le retira bien vite en poussant un cri de douleur :

- Aïe !! Bon sang… !

- Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta Gabriel. Vous avez été blessé ?

- Non, c’est un truc qui m’a mordu dans le buisson…

Un mouvement attira son attention et il blêmit soudainement en comprenant ce que c’était.

- Oh non, dit-il d’une voix faible.

- Vous comptez ne parler que par onomatopée ou je vous demande à chaque fois ce qui se passe ? s’énerva Gabriel.

L’écossais le regarda bizarrement avant de soupirer et de répondre :

- Je viens de me faire mordre par une vipère…

 

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Gabriel soupira de soulagement.

- Ah, ce n’est que ça…

- Comment ça, que ça ??? s’insurgea Jamie. Je vais mourir dans moins de deux heures et toi tu dis, ce n’est que ça ? Excuse-moi de paniquer pour le « que ça » !

- Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, répondit Gabriel. Je sais comment soigner ça, il n’y aura pas de problème.

Jamie le regarda comme s’il venait d’effectuer un tour de magie devant ses yeux et calma son rythme cardiaque, porté par l’espoir de cette nouvelle.

- C’est vrai ? se força-t-il à articuler.

- Mais oui, je le sais depuis toujours, c’est ma seule défense contre les vipères.

- Evidemment…

Jamie préféra s’accrocher à cela plutôt que de céder à la panique.

- Bon, tu m’aides alors ?

Le jeune aveugle sembla réfléchir avant de répondre.

- Je ne compte pas le faire gratuitement… commença-t-il.

- Je viens de te sauver la vie ! répliqua son compagnon.

- Et vous venez de me dévaliser…

Jamie baissa la tête, vaincu.

- Bon, ok pour cette fois-ci…

- Nous sommes donc à égalité.

- Et la fois dans l’auberge ?

Non, mais qu’est-ce qu’il lui prenait ? Il était en train de marchander sa vie là !!

- Je vous la rembourserai une autre fois… En attendant, j’exige que vous me rendiez tous mes biens ! trancha Gabriel.

- D’accord, pas de souci, je peux même t’en donner si ça te fait plaisir, mais aide-moi…

Il commençait à sentir des vertiges le gagner, ainsi que des nausées… Il s’appuya sur un arbre proche pour mieux se stabiliser.

- J’attends autre chose de vous.

- Quoi ? demanda Jamie, pressé.

Il se sentait prêt à céder à tout ce qu’il lui demanderait tellement l’idée de finir bêtement à cause d’une vipère lui faisait peur.

- Je viens de comprendre que voyager seul n’est pas facile… Accompagnez-moi jusqu’à Dubogny et je vous aide, promis, décida l’aveugle dans une moue déterminée.

- Comment ? s’emporta Jamie. T’accompagner ? Où sera mon intérêt ? Non, je refuse !

- Vous avez une femme ?

- Non.

- Un foyer quelque part ?

- Pas vraiment non… Où veux-tu en venir ?

- Si vous n’avez aucun point où vous posez, autant me suivre alors. Et je ne vous empêcherai pas de commettre vos vols, si ça peut vous rassurer. Je cherche juste un compagnon de route.

- Et comment peux-tu encore me faire confiance ? ricana Jamie en cherchant à déstabiliser son interlocuteur.

- Vous êtes venu me sauver. C’est une preuve suffisante pour moi.

- D’accord, et si jamais je te quitte juste après que tu m’aies aidé ?

- Vous allez me jurer de m’accompagner, et comme ça j’aurai confiance.

- Jurer… Sur quoi ?

- Votre pays, pour plus de sûreté. On dit que personne ne peut jurer impunément sur son lieu natal.

Zut ! S’il jurait cela, il était pieds et poings liés. Mais c’était ça où mourir dans quelques heures… Il n’avait pas le choix.

- J’accepte. Je jure sur mon pays, l’Ecosse, de t’accompagner dans ton voyage. Maintenant, aide-moi, je t’en conjure…

Il s’assit dos à l’arbre, incapable de tenir sur ses jambes.  

- Où est mon sac ? demanda Gabriel.

- Sur ton cheval, il n’a pas bougé.

Gabriel siffla légèrement et Cascade s’approcha de lui doucement. Il tendit sa main en avant et sentit les naseaux du cheval s’y poser délicatement.

- Mon cher Cascade…

Il ne s’attarda pas et décrocha son sac. Il fouilla à l’intérieur et en ressortit une petite caisse qui renfermait plusieurs fioles. Il les toucha l’une après l’autre et finit par se décider sur une potion bleue très étrange.

- Buvez ça, et vous irez mieux.

- C’est tout ? s’étonna Jamie.

- Hé oui, qu’est-ce que vous voulez de plus ? rit Gabriel. C’est bien suffisant.

- Si j’avais su que c’était si simple, grommela l’écossais en se relevant difficilement et en s’approchant du jeune homme. Il s’appuya sur lui, soufflant comme un bœuf, et prit le flacon des mains.

- Quelle couleur étrange quand même…

- Buvez ! lui ordonna son compagnon. La couleur n’est là que pour faire joli !

Jamie s’exécuta et s’assit ensuite à même le sol, il n’aurait pas pu tenir une minute de plus debout. Gabriel l’entendit s’asseoir et en fit de même, lui aussi avait besoin de se reposer après tous ces événements. Il affichait une mine béate qui énerva l’écossais. Le jeune aveugle venait de l’avoir en beauté et avait finalement gagné sur toute la ligne, d’où son expression heureuse.

Jamie respira longuement, sentant l’antidote agir en lui : les vertiges l’avaient quitté et ses jambes retrouvaient lentement leurs forces. Son corps se reposait calmement après avoir reçu le poison du serpent et profitait de cette accalmie pour se détendre. Il regarda l’aveugle qui était resté assis au milieu de la route : il flattait son cheval qui ne le quittait plus, riant discrètement quand l’animal lui donna un coup de naseaux. Pour un peu, Jamie aurait presque cru voir le cheval rire lui aussi. Il se frotta les yeux et se releva doucement, appréciant la nouvelle stabilité de ses jambes. 

- Je crois qu’on va pouvoir y aller, je vais mieux… constata-t-il, soulagé.

- Tant mieux ! s’exclama son jeune compagnon.

Il se releva lui aussi prestement en gardant une main sur sa monture pour ne plus en perdre le contact.

- Tu m’as dit que tu allais à Dubogny ?

- Oui, c’est ça.

- Maintenant que nous devons faire route ensemble, tu ne voudrais pas me dire les « choses compliquées » qui te poussent à faire ce voyage ?

- Je dois retrouver mon frère aîné… dit Gabriel d’un ton songeur.

- Ton frère aîné ? Rassure-moi, il est pas sourd ou cul de jatte au moins ? plaisanta Jamie.

Quand il vit la moue désapprobatrice qui passa sur le visage de Gabriel, il s’excusa aussitôt.

- Désolé, c’était plus fort que moi…

- Tous les écossais ont un sens de l’humour aussi développé ou vous êtes un cas rare ? répliqua l’aveugle sur un ton froid.

-  J’ai dit que j’étais désolé, continua Jamie, refusant de poursuivre cette discussion. Bon, on va le retrouver ton frère, Dubogny n’est pas une trop grande ville. Et puis avec un peu de chance il s’est arrêté avant pour courir les filles…

- Vous dites n’importe quoi ! s’écria Gabriel, appréciant de moins en moins l’humour de l’écossais.

- S’il est aussi beau que toi, ça ne m’étonnerait guère, ajouta Jamie.

Le jeune aveugle rougit : c’était la première fois que quelqu’un lui disait cela et ça le surprenait… Surtout de la part d’un homme…

- Tu peux monter tout seul ou je t’aide ? demanda soudain l’écossais, extirpant l’aveugle de sa réflexion.

Gabriel monta rapidement en selle pour prouver à son compagnon qu’il savait très bien se débrouiller seul et afficha un air provocateur qui laissa de sombres présages pour la suite du voyage à Jamie…

Tout cela s’annonçait mal, il le sentait… Il regarda le buisson de ronce en fronçant les sourcils, se demandant pourquoi les dieux lui imposaient une telle épreuve…

 

 

A suivre…