...........................

                   Entraide forcée

 

 

Chapitre 3 : Aide intéressée…

- Alors, dis-moi, qu’est-ce qu’un jeune aveugle comme toi fait perdu au milieu de nulle part ? demanda Jamie sans aucune gêne.

- C’est un peu compliqué… commença Gabriel.

Il hésitait à révéler toute la vérité à son sauveur : après tout il ne le connaissait que depuis dix minutes et rien ne l’obligeait à tout lui dire.

- Oh, j’ai compris, alors je ne veux rien savoir ! s’exclama Jamie. Les affaires compliquées, c’est pas mon truc !

Il prit sa chope de bière et en but une gorgée comme pour signifier que la conversation était close là-dessus.

- Et vous, que faites-vous ici ? Vous habitez par ici.

L’homme ricana avant de répondre :

- Non, pas vraiment… Disons que je suis en voyage d’affaire…

- Et vous travaillez dans quoi ?

- Ça aussi c’est compliqué… esquiva Jamie.

Gabriel rit doucement, décidément, cela commençait bien…

- Alors il y a beaucoup de choses compliquées en ce bas monde, plaisanta-t-il.

Ils rirent ensemble, ce qui les détendit un peu. La jeune fille revint rapidement avec deux assiettes et les mit devant eux. Jamie la remercia et voulut la payer, mais Gabriel insista pour régler lui-même le repas, prétextant que c’était à son tour de lui rendre la pareille. Il sortit une bourse du sac que Jamie avait récupéré et prit une pièce.

- Une seule piécette ? constata Jamie.

- Oh, mais ça sera bien suffisant, répondit la jeune servante en s’emparant de la pièce.

Effectivement, c’était un louis d’or, largement suffisant pour acheter le repas et même un cheval en plus.

- Oh je vois…murmura pour lui-même Jamie.

Il détailla le jeune aveugle qui essayait tant bien que mal de deviner ce qu’il y avait dans son assiette à l’aide de ses couverts. Il était certes jeune, mais la qualité de ses habits et de sa bourse, qu’il avait entre aperçu, le maintien qu’il affichait ainsi que sa façon de le vouvoyer désignaient d’emblée son origine. Il n’avait pas n’importe qui devant lui… Mais le jeune infirme ne semblait pas être souvent sorti de son manoir, à en voir la difficulté qu’il avait eu avec les trois ivrognes… Tout cela semblait parfait…

Il dit machinalement en constatant l’acharnement que Gabriel mettait avec ses couverts :

- Ce sont des cuisses de poulet, à ta place j’utiliserai mes doigts.

Le jeune homme paru surpris un instant, puis il se reprit et plongea sans hésiter ses doigts dans l’assiette, agrippa rapidement l’os et la porta à ses lèvres. Il avait tellement faim qu’il se jeta sur la nourriture.

- Si cela ne vient pas interférer dans nos affaire compliquées, je peux te demander au moins où tu vas ? le questionna Jamie.

- Je me dirige sur Dubogny… répondit distraitement Gabriel, bien trop acharné sur sa cuisse de poulet pour pouvoir se concentrer sur autre chose.

- Quelle chance, mes affaires doivent aussi me mener là-bas ! s’écria Jamie, la voix enthousiaste. On pourrait faire route ensemble !

Gabriel arrêta de mâchonner sa viande quelques instants, réfléchissant à la proposition de l’homme.

- C’est-à-dire que…

Même si cet homme lui avait sauvé la vie, il ne le connaissait pas assez pour faire route avec lui… Mais Jamie devina ses craintes et le rassura rapidement :

- Je ne suis pas un mauvais bougre et puis dans ton état, tu pourrais avoir besoin d’aide. Sans moi, je ne sais pas si tu arriveras de sitôt à Dubogny…  Que feras-tu si tu rencontres d’autres ivrognes de ce genre-là ?

Le jeune homme réfléchit quelques instants puis accepta : il était vrai qu’être accompagné lui serait bénéfique. Et puis Jamie n’avait pas l’air si terrible que ça…     

- D’accord, je vous fais confiance ! Quelle coïncidence tout de même…

- Ça, tu peux le dire… marmonna Jamie.

Ils finirent leur repas, Jamie alimentant allègrement la conversation sur tous les sujets. Il semblait avoir un avis à tout, mais Gabriel ignorant la plupart des choses dont il lui parlait, se contentait d’hocher de temps en temps la tête en signe d’acquiescement. Il profitait du monologue de son nouvel ami pour mieux faire connaissance avec lui. Privé de sa vue, il devait se contenter de la voix pour dresser un portrait mental de l’homme. Celle de Jamie était chaude et agréable, et contenait un léger accent qui plaisait beaucoup à Gabriel : on aurait cru que les mots coulaient doucement dans sa bouche, comme les flots tranquille d’une rivière. C’était apaisant et en même temps très mélodieux. De plus, ses intonations étaient celles d’un homme sûr de lui et de sa force. Sa voix ne tremblait pas et partait comme une flèche, visant juste et bien. Finalement, voyager avec un homme de sa trempe serait agréable…

- Vous venez d’où ? demanda soudain Gabriel, coupant son interlocuteur dans sa lancée.

- Pourquoi ? se tendit soudain l’homme.

- Non, c’est juste que vous avez un accent, et je me demandais…

- Tu as entendu mon accent ? s’étonna Jamie. C’est très surprenant, depuis que je suis en France, personne n’avait jamais remarqué… C’est extraordinaire.

Il resta quelques minutes étonné, puis lui répondit :

- Je suis écossais.

- Oh, j’ai entendu dire que c’était un très beau pays, répliqua Gabriel.

- Oui, c’est le plus beau pays du monde…

Jamie avait une voix rêveuse, perdue dans des souvenirs et le jeune aveugle comprit qu’il avait touché un point sensible. Son interlocuteur devait avoir le mal du pays…

- Je suis désolé si j’ai réveillé de mauvais souvenirs…

- Non, non, s’exclama brusquement Jamie. Tu as fini ?

- Ah… Oui, j’ai fini… Enfin je crois.

- Vu comme tu as nettoyé l’assiette, je ne sais pas si tu peux encore manger quelque chose, rit Jamie. Si ça ne te gêne pas, j’aimerais continuer ma route, alors on peut y aller ?

Gabriel acquiesça et récupéra son sac à temps. Jamie lui avait déjà empoigné le bras et l’obligeait à se lever, le guidant jusqu’à la sortie. La jeune fille du début les croisa alors qu’ils sortaient et leur adressa un signe d’au revoir.

- Ton admiratrice te dit au revoir, chuchota Jamie à l’oreille du jeune aveugle. Tu devrais lui répondre.

Gabriel esquissa un geste dans le vide, plus troublé d’avoir senti le souffle de son nouvel ami sur sa joue que de ce qu’il lui avait dit. Cela lui avait fait un effet bizarre, indescriptible… Non pas qu’il n’ait pas apprécié, mais c’était… troublant. D’habitude, seul David s’autorisait à lui souffler à l’oreille, mais cela ne lui faisait pas la même réaction. Il préféra mettre cela sur le compte de sa nervosité et il suivit son camarade sans plus y réfléchir, tandis que la jeune servant le regardait traverser la porte, songeuse.

- Lequel est ton cheval ? Tu es bien venu en cheval ?

- Celui qui a un filet granuleux.

- Hein ? s’étonna Jamie. Et en français, ça donne quoi ?

- C’est le seul moyen que j’ai pour reconnaître mon cheval, s’excusa Gabriel. Vous n’avez qu’à m’aider à poser la main sur les filets des chevaux, je reconnaîtrais vite le mien.

- Je sens que ça va être facile, grommela Jamie entre ses dents, énervé de ce contre-temps.

Mais il n’en toucha pas un mot à Gabriel : pas question qu’il l’abandonne maintenant, si prés du but…

Il l’aida donc en le faisant circuler devant les chevaux attachés devant le bac à eau, dirigeant sa main vers le filet des animaux. Gabriel eut soudain un sourire joyeux.

- C’est lui, j’en suis sûr, c’est Cascade !

L’animal souffla en reconnaissant la voix de son maître et tendit ses naseaux vers sa main.

- Bon, ne traînons pas maintenant.

Jamie aida Gabriel à monter sur sa monture, attacha son sac à l’arrière de la selle et grimpa à son tour sur son cheval.  

Il se pencha pour prendre les rênes du cheval de Gabriel mais celui-ci le sentit et protesta :

- Je peux me débrouiller seul !

- Désolé jeune homme, mais si on veut avancer, il va falloir que ta monture me suive, et je ne vois pas d’autre façon.

Gabriel fit une petite moue déçue : il s’y était attendu et sa réaction avait été un peu stupide à la réflexion, mais il avait tellement l’habitude que David le laisse faire comme il le voulait… Il tendit ses rênes à Jamie en bougonnant, ce qui fit sourire l’homme. Avec sa petite moue et ses grommellements, Gabriel ressemblait encore à un enfant…

- Accroche-toi, lui conseilla-t-il.

- Oh, je ne suis pas un enf…

Le cheval suivit brutalement la monture de Jamie et s’élança au petit trot. Gabriel manqua de perdre l’équilibre et il s’agrippa à sa selle.

- Tu voulais dire enfant je suppose, fit Jamie, ironique.

L’infirme ne répondit pas et se contenta de tourner la tête pour montrer son désaccord. Jamie retint son rire : décidément, ce garçon était chou ! Un jeune adulte qui avait gardé ses manières enfantines…

Gabriel entendit les bruits de l’auberge s’éloigner et il tendit l’oreille aux nouveaux sons de la nature. Après toute cette agitation et cette proximité, se retrouver seul sur son cheval au milieu des champs lui faisait un bien fou.

- Tu as quel âge ? lui demanda soudain Jamie.

- 21 ans, et vous ?

En l’entendant rire, le jeune homme l’interpella :

- Qu’est-ce qui vous fait rire ?

- Oh non, répondit Jamie entre deux pouffements. Tu ne fais pas ton âge, c’est tout…

- Je ne vois pas en quoi c’est amusant… bouda Gabriel.

Décidément, cet homme cherchait à le rabaisser ou quoi ? Il s’était montré plus sympathique à l’auberge.

- J’en ai 23 si tu veux tout savoir, dit Jamie enfin calmé.

- Guère plus que moi alors… constata-t-il, un peu soulagé.

A sa voix, Jamie paraissait pourtant plus âgé, mais peut-être traînait-il une longue expérience qui l’avait formé et vieilli plus vite.

Ils progressèrent de quelques kilomètres : Jamie était soudain devenu silencieux et Gabriel se contenta de ce silence, bien que contrastant avec son attitude à l’auberge. Il sentait que quelque chose se passait dans l’esprit de son compagnon, mais il préféra ne rien demander, cela ne le regardait peut-être pas.

La chaleur du soleil se fit soudain moins pesante et un vent léger passa sur sa peau. Ils étaient entré dans une forêt. 

Gabriel eut soudain l’impression que les chevaux ralentissaient et il s’inquiéta.

- Il y a un problème ? Pourquoi ralentissons-nous ?

- Tu descends ici, répondit froidement Jamie.

- Hein ? Mais qu’est-ce qui se passe ? insista le jeune homme.

- Rien. Descend.

La voix de Jamie était autoritaire et très sèche. Il n’admettrait aucune objection. Gabriel descendit donc de son cheval, inquiet. Il n’avait pourtant rien entendu, qu’est-ce qui justifiait un tel arrêt ? Il sentit soudain Cascade s’éloigner de lui et il tendit la main dans le vide, en espérant retrouver son contact.

- Donne-moi ton épée, lui ordonna son compagnon.

- Mais qu’est-ce qui vous prends ? demanda Gabriel, de plus en plus angoissé au fur et à mesure qu’il commençait à comprendre vaguement ce que lui voulait Jamie.

- Tu m’as bien entendu Gabriel ? Donne-moi ton épée. Je ne le répéterai pas, gronda Jamie.

- Alors vous êtes pareil que ces brutes, n’est-ce pas ? s’emporta soudain le jeune homme. Mais au lieu de piller les gens honnêtes devant tout le monde, vous préférez le faire à l’écart des regards indiscrets ?!

- Je vois que tu as tout compris, ironisa Jamie. La discrétion est un élément essentiel à mon métier. Maintenant, donne-moi ton épée.

- Elle ne vaut rien, tenta Gabriel en posant la main sur la garde pour la protéger.

- Allons, n’essaye pas de me raconter n’importe quoi. Je ne suis pas comme toi, moi, je vois, et je sais que c’est une excellente épée qui me rapportera gros que tu as accroché à ta ceinture.

La réflexion blessa Gabriel : c’était bas et vulgaire de se moquer de son infirmité. Il entendit les chevaux piaffer, s’impatientant autant que leur maître.

- Dois-je venir la chercher moi-même ?

- Essayez donc, riposta Gabriel en faisant mine de sortir son épée de son fourreau.  

Il s’apprêtait à sortir son épée quand il sentit un objet métallique et pointu se poser sur sa gorge, appuyant légèrement. Jamie le menaçait de sa propre épée, comme il l’avait fait à l’auberge.

- Je te déconseille de faire ça, mon garçon. Tu pourrais te blesser… Ne bouge pas.

Gabriel fut bien obligé d’obéir mais ils erra les dents de fureur. Il s’était vraiment fait avoir en beauté. Jamie rapprocha son cheval, se pencha et dégaina lui-même l’épée du jeune aveugle. Il s’éloigna ensuite pour mieux l’admirer.

- J’avais raison, elle est magnifique… dit-il, admiratif.

Il se tourna vers Gabriel qui restait figé au beau milieu du chemin.

- Tu n’aurais jamais dû sortir de chez toi, jeune homme, les mauvaises rencontres sont si vite arrivées…

- Je saurais maintenant qu’il ne faut pas se fier aux écossais qui traînent dans les auberges et qui sous le masque de la gentillesse cachent leur vraie nature d’immonde salaud ! cracha Gabriel, furieux.

- Houlà, on montre les crocs… s’amusa Jamie. Je préfère partir maintenant alors.

- Vous… Vous n’allez quand même pas me laisser seul ici ! s’inquiéta soudain le jeune homme. Rendez-moi au moins mon cheval !

- Pas question, cette bête me rapportera un bon prix. Et puis je fais confiance à ta belle petite gueule. Quelqu’un va bien finir par passer et te prendre en pitié. Rentre dans ton château, jeune noble, et ne cours plus les routes, ça vaudra mieux pour toi.

- Ordure… gronda Gabriel.

Mais Jamie ne l’écoutait déjà plus et il fit demi-tour, lançant les chevaux au galop. Il laissa le jeune infirme seul au milieu de la route, dépouillé de tout.

Gabriel maudit intérieurement tous les écossais et leur engeance, la haine envahissant son cœur. Son voyage commençait bien mal : il se retrouvait perdu au milieu de nulle part, sans argent ni cheval, à cause de sa propre stupidité et de la malhonnêteté des hommes.

Cascade lui manquait déjà…

Il s’assit sur la route, désemparé : il ne lui restait plus qu’à attendre que quelqu’un passe…

 

 

 

 A suivre…