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                       Entraide forcée

 

 

Chapitre2 : Solitaire

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Gabriel était resté cloîtré dans sa chambre toute la journée, refusant que quiconque y entre. Simon avait frappé en début de matinée, puis avait tenté de nouveau dans l’après-midi, mais le jeune homme y était resté muet. Il avait décidé de partir retrouver son frère, et il savait que si jamais il exposait son projet au majordome, celui-ci l’en empêcherait pour le protéger. Mais il était décidé et il resta dans sa chambre pour méditer son projet. Le roi avait mentionné Dubogny, c’était donc là qu’il devait se rendre, et il chercherait en route des indices du passage de son frère. Il lui suffirait de demander à la population.

Pour le reste, il se faisait confiance : malgré son infirmité, il savait se débrouiller seul et il n’aurait qu’à emporter son épée pour se protéger.

Il était vrai qu’il était rarement sorti seul du château, et cette perspective de se lancer seul dans le monde l’effrayait un peu, mais chaque fois que des doutes l’envahissaient, il se rappelait de la voix implorante de son frère dans son rêve et cela chassait tout : il fallait qu’il le retrouve !

Personne hormis Simon en vint le déranger : tous avaient appris la nouvelle et quand on connaissait le lien qui unissait les deux frères, on comprenait aisément la douleur du jeune homme. L’atmosphère était pesant dans le château, tous les domestiques affichaient un visage grave et fermé. La mort d’un maître aussi bon que David de Lorgnat était toujours une tragédie. Ils laissèrent le jeune maître à sa douleur et évitèrent soigneusement de le déranger.

Dans la soirée, à l’heure du repas, Gabriel guetta les bruits à la porte de sa chambre et comme personne ne semblait se manifester dans le couloir, il sortit prudemment sans faire de bruit et se dirigea vers les chambres des domestiques qui étaient situés dans un coin du château, non loin des chambres des maîtres pour pouvoir répondre au moindre de leur désir le plus rapidement possible. Il s’y glissa et frappa discrètement à une chambre qu’il reconnut en frôlant des doigts le bois de sa porte. Heureusement pour lui, la jeune fille qu’il cherchait était là, n’étant pas encore descendue avec les autres pour le repas. Elle rougit de voir le maître devant sa porte.

- Monsieur… Vous voulez quelque chose ?

- Oui, il faudrait que tu m’aides. Et sans le dire à personne. Je t’en serais très reconnaissant.

La jeune fille acquiesça, contente que son maître lui fasse ainsi confiance.

- Tu as de quoi noter ?

- Oui oui.

Elle courut jusqu’à son tiroir et en tira une feuille et un crayon.

- J’ai besoin de quelques petites choses avant ce soir : la trousse habituelle de secours, tu sais, celle que j’emmène partout avec moi, des provisions pour quelques jours…

Il lui énuméra tout ce qu’il jugeait nécessaire à son voyage pendant qu’elle prenait en note. Une fois la liste terminée, elle lui demanda, inquiète :

- Vous comptez aller quelque part Monsieur ?

- Ne t’occupes pas de ça. Rapporte-moi tout ça ce soir dans ma chambre, je t’attendrai. Je compte sur ta discrétion.

Elle acquiesça, son inquiétude non dissipée.

- Merci beaucoup Sonia. C’est très gentil.

Il lui adressa un grand sourire et elle rougit, émue que le maître soit si gentil avec elle.

Elle fut à l’heure au rendez-vous : une fois que les domestiques eurent fini leur repas, elle gagna discrètement sa chambre et lui apporta tout ce qu’il avait demandé. Il la remercia, lui demanda un dernier service précis et referma rapidement la porte en entendant des bruits dans l’escalier.

Quelques minutes après, Simon vint frapper à sa porte, et une fois n’est pas coutume, devant son silence, il ouvrit et entra dans la chambre. Il trouva Gabriel assit sur le lit, les mains sur ses genoux, comme s’il l’attendait.

- Excusez-moi Monsieur mais je m’inquiète pour vous. Vous n’avez rien mangé depuis ce matin et…

- Tout va bien Simon, répondit froidement le jeune aveugle.

- Mais Monsieur, je n’aime pas vous savoir dans un tel état…

- Je sais Simon, je vous en suis reconnaissant, mais je n’ai pas envie de parler en ce moment.

Gabriel espéra que le majordome abandonnerait en entendant cela, mais c’était sans compter Simon et son attachement pour la famille de Lorgnat. Il les servait depuis toujours et il avait peu à peu considéré les deux enfants de la famille comme ses propres fils. Il le rejoignit et s’assit à ses côtés sur le lit. Gabriel se tendit en sentant son poids faire courber le matelas du lit.

- Je crois au contraire que c’est parler qui vous ferait le plus grand bien Monsieur…

Sa voix était douce, compatissante et contenait beaucoup de tendresse envers lui. Gabriel en fut ému et pendant un court instant, il pensa à la lettre du roi, sans espérance, et des larmes envahirent ses yeux. Il avait beau se raccrocher désespérément à l’idée que son frère était vivant, l’infime possibilité qu’il ne le soit plus le hantait comme un spectre terrifiant. Ses mains se mirent à trembler et il sentit Simon poser les siennes sur son épaule en guise de réconfort. Il avait sans doute vu ses larmes au coin de ses paupières.

- Monsieur David était un homme formidable. Vous l’êtes tout autant. Je sais que ça va être dur pendant quelques temps, il ne nous quittera jamais vraiment… Mais sachez que vous pouvez compter sur moi. Je n’aime pas vous savoir seul dans cette chambre… Gabriel.

Le jeune homme se tourna légèrement vers lui en l’entendant prononcer son prénom : c’était bien la première fois de toute sa vie qu’il le faisait. Leur majordome était vraiment un homme exceptionnel, un deuxième père.

- Merci Simon.

Les mots refusaient de passer sa gorge, il était trop ému pour cela.

- Vous savez ce qui me ferait le plus plaisir Monsieur ? demanda Simon. C’est de vous voir dans la salle à manger demain matin pour votre petit-déjeuner. Je vous y attendrai.

Il se releva lentement, Gabriel sentit le matelas reprendre sa forme d’origine, courbé sous son seul poids et sortit de la chambre, laissant le jeune homme seul dans la chambre.

Gabriel poussa un grand soupir : ce moment lui avait laissé une lourde impression de tristesse qu’il ne voulait plus ressentir. Il se coucha, voulant sentir la douceur des draps contre sa peau. C’était très réconfortant et cela chassait toujours ses démons intérieurs. Comme si le tissu absorbait ses mauvaises pensées en le caressant tendrement.

Il resta longtemps étendu sur son lit, guettant les bruits du château. Il entendit les domestiques regagner leurs chambres, un par un, tranquillement, le pas encore alourdi de la tristesse ambiante. Puis Simon ferma doucement sa porte : il dormait prés des chambres des deux frères, veillant de loin sur eux. Il se déplaçait lentement dans sa chambre, comme s’il avait peur de déranger son jeune maître et cela toucha Gabriel. Enfin, il n’entendit plus aucun bruit et il se dit que cette fois-ci, la nuit était définitivement tombée. Il se leva alors, prit le sac qu’il avait rempli des affaires que lui avait apporté Sonia, fixa son épée à sa ceinture, s’habilla plus chaudement sans faire de bruit, s’attacha les cheveux pour plus de commodité et se dirigea vers sa fenêtre. S’il sortait par la porte, ses pas ne manqueraient pas de réveiller toute la maisonnée, toujours inquiète sur tout ce qui touchait ses maîtres. C’était gentil de leur part, mais quelquefois particulièrement lourd. Hors là, il n’était pas question que quiconque avorte son départ.

Il ouvrit la fenêtre en grand et sentit le souffle frais de la nuit sur son visage. Avec sa cécité, il lui était difficile de savoir s’il faisait jour ou non, et il avait appris très tôt à reconnaître aux moindres détails extérieurs le temps qu’il faisait exactement. Ainsi, le vent nocturne avait cette senteur particulière de la terre qui, une fois libérée du poids écrasant du soleil, réveillait lentement sa nature sauvage, lançant dans l’air frais le parfum envoûtant du mystérieux et de l’insaisissable. Gabriel adorait respirer à pleins poumons cette atmosphère où la vie pulsait, sûre d’elle.

Il s’agrippa à la rambarde et siffla doucement. Il entendit une voix qui répondait et un bruit métallique contre le rebord en pierre de la fenêtre. Il jeta le sac au sol et l’entendit atterrir lourdement. Sonia lui avait bien obéi : il sentit l’échelle sous ses doigts et entreprit de s’y accrocher. Perdu dans le noir, cela ne fut pas évident mais son pied toucha miraculeusement l’échelon dés le début. Il descendit ensuite très prudemment, sentant chaque échelon avant d’y poser sûrement le pied. Il sentit soudain deux mains sur sa taille et sursauta.

- Ce n’est rien Monsieur, je suis là. Continuez à descendre, je vous aide.

Gabriel reconnut la voix de Georges et s’abandonna volontiers à son étreinte. Le vieux palefrenier avait monté les premiers échelons pour aider son jeune maître et il le rassura quand à la fin de sa descente.

Gabriel poussa un soupir de soulagement quand il toucha enfin le sol et il reprit doucement son souffle, qu’il avait retenu tout le long de la descente inconsciemment, trop crispé. Georges lui administra une petite tape amicale sur l’épaule comme pour le féliciter : le palefrenier parlait rarement et ce simple geste avait pour lui une énorme signification. Gabriel lui en fut reconnaissant et il se redressa.

- Je suis content que vous ayez pu être là. Vous avez préparé le cheval ?

- Hn, répondit-il simplement.

Il lui prit la main et l’amena vers sa monture. Il s’empara de la main de Gabriel et la posa sur l’encolure du cheval qui souffla bruyamment. Le jeune homme caressa l’animal en souriant. Ses mains rencontrèrent bientôt les lanières en cuir du filet (petite explication : le filet est constitué de lanières qui relient le mors et les rênes, et enserrent la tête du cheval. Je sais pas si c’est plus simple dit comme ça…lol) et il reconnut immédiatement son hongre favori Cascade. L’animal lui avait été offert par David il y avait trois ans de cela et ils étaient devenu inséparables depuis. Gabriel appréciait sa docilité et son énergie, Cascade aimait la voix calme de son maître et sa douceur.

- Oh merci Georges d’avoir pensé à Cascade ! Je n’aurai pu rêver mieux.

- J’ai pensé qu’il valait mieux avoir un cheval qu’on connaît pour un voyage comme le vôtre.

Gabriel sourit : Georges se doutait donc de ce qu’il allait réellement faire ?

- Oui, c’est mieux, effectivement… Vous pouvez m’aider ?

Le palefrenier mit ses mains en support et les plaça sous le pied levé de Gabriel pour l’aider à monter. Dés qu’il fut en selle, il lui tendit son sac.

- Ah oui, mon sac, dit Gabriel en sentant le tissu du bagage sous sa main. Vous pouvez l’accrocher à l’arrière s’il vous plaît ?

Le palefrenier acquiesça et accrocha solidement le sac. Il mit ensuite les rênes dans les mains du jeune homme et poussa le cheval à avancer en tirant légèrement sur le filet. Il l’accompagna ainsi jusqu’à l’entré du domaine, marchant à ses côtés un bon quart d’heure. Gabriel, qui avait senti l’animal avancer, avait compris la manoeuvre de Georges et l’avait laissé faire, heureux de cette petite aide. Il aurait bien le temps d’être seul par la suite…  

L’homme lâcha enfin Cascade qui s’ébroua, se sentant un peu plus libre.

- Bon voyage jeune maître. Revenez-nous vite avec votre frère.

La voix bourrue du vieil homme toucha Gabriel et sourit.

- Merci Georges. Du fond du cœur. Maintenant va vite te coucher, je ne veux pas te retenir plus longtemps. Et ne dis rien à Simon surtout !

- Pas de peur là-dessus…

Il entendit le pas du palefrenier s’éloigner sur les graviers et se concentra sur sa monture. Lui et Cascade se connaissaient suffisamment pour que l’un comme l’autre sachent ce que leur partenaire attendait et l’hongre se mit à avancer doucement sur un léger mouvement de main de Gabriel. Il comprit qu’ils sortaient du domaine en entendant les sabots de l’animal toucher la terre battue du chemin, quittant les graviers de l’entrée du château. Il tira les rênes à sa gauche.

- A Dubogny Cascade. On va retrouver David!

L’animal bougea ses oreilles, attentif à son maître et continua sa route.

Gabriel soupira, un peu terrifié à l’idée de ce qu’il faisait, et lâcha un petit :

- Désolé Simon…

 

 

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   Il se déplaça ainsi toute la nuit et toute la matinée suivante. Il connaissait le chemin sur une petite distance, et il comprit rapidement qu’il avait parcouru cette distance depuis longtemps.

Il se fiait entièrement à Cascade, dressé de toute façon à suivre le chemin. David avait tenu à ce qu’il ne soit ainsi et Georges avait patiemment dressé l’animal destiné au jeune maître.

Cascade était intelligent, et pour plus de sécurité, Gabriel surveillait le bruit de ses sabots sur le chemin. Lorsqu’il n’entendait plus le ‘tac’ régulier que faisait l’animal quand il marchait sur la terre battue de la route, il donnait un petit coup de rêne et le cheval repartait dans la bonne direction. Ils eurent quelques ennuis dans les virages serrés car Cascade se dirigeait parfois tout droit, et Gabriel perdait du temps avant de retrouver le chemin, en se guidant au bruit des sabots. Mais dans l’ensemble, ils se débrouillaient bien.

Le jeune homme vérifiait également que personne ne le suivait, au cas où Simon aurait lancé des domestiques à sa suite pour l’arrêter. Mais personne ne vint. Il y eut un moment où Gabriel eut peur, croyant que quelqu’un l’avait repéré. Il entendit des bruits de galop derrière lui qui se rapprochaient, et il eut l’envie de se réfugier en dehors de la route. Seulement, avec sa cécité, retrouver le chemin serait trop difficile et il abandonna l’idée. Il sentit les cavaliers se rapprocher de lui avec désespoir. Il murmura une petite prière, espérant que ce ne soit pas ce qu’il croyait. Les cavaliers se rapprochèrent, passèrent à côté de lui et le dépassèrent sans autre forme de procès. Gabriel poussa une énorme soupir de soulagement et desserra ses mains des rênes sur lesquelles il s’était crispé. Il avait cru son voyage avorté. Il poursuivit sa route en maudissant sa peur mais en continuant à guetter d’éventuels cavaliers envoyés par Simon.

Le soleil s’était levé et avec lui un vent moins chargé que celui de la nuit. L’astre solaire reprenait ses droits sur la terre et lui dictait ses lois : l’air sentait bon le pollen des fleurs et la rosée du matin. Cascade quittant la forêt qui bordait leur domaine, il avait presque sentit les rayons du soleil sur sa peau, réchauffant doucement son corps. S’il adorait la nuit, il aimait bien l’aurore, qui avait le don de réveiller tendrement la nature repue de son obscurité et imbue de son pouvoir. Le début de matinée remettait les choses en place et offrait sa journée à l’Homme. Puis le soleil s’était fait plus pressant et Gabriel avait senti l’atmosphère s’alourdir lentement. Le milieu de journée ne devait plus être loin. Il ouvrit un peu plus son manteau : le printemps était déjà bien en place et l’air devenait un peu plus chaud.

Alors qu’il dépassait un virage qui lui avait donné beaucoup de mal, il entendit des bruits humains au loin… Il se remémora la description que David lui avait souvent fait des alentours au cas où il se perdrait un jour et il se souvient qu’il lui avait parlé d’une auberge située à quelques kilomètres du domaine. Il fut déçu de n’avoir pas plus avancé.

Il se rapprocha et les bruits se firent plus précis. C’était des éclats de voix, des ébrouements de chevaux… Son estomac émis soudain un son incongru : voilà une journée et demi qu’il n’avait rien avalé et on le rappelait brusquement à l’ordre. Il entendit soudain un rire discret à ses côtés et il redressa la tête.

- Qui est là ?

Ce fut une petite voix amusée qui lui répondit, très féminine.

- Ce n’est que moi Monsieur. Excusez-moi d’avoir ri, je ne voulais pas vous insulter…

La jeune fille ne devait pas être très de lui : il sentit son cheval faire un léger mouvement de tête et il comprit qu’elle le caressait. Voilà qui pourrait l’aider.

- Ce n’est rien mais je vous serais très reconnaissant si vous pouviez m’aider…

- En quoi puis-je vous être utile Monsieur ? demanda-t-elle, un peu timide.

La beauté et la prestance de Gabriel l’avait impressionné.

- Je suis aveugle… Si vous pouviez m’aider pour entrer dans cette auberge…

- Oh ! Bien sûr Monsieur, tout de suite ! dit-elle d’un ton empressé.

Il descendit de cheval et tendit les rênes. Il sentit une petite main s’en saisir en le touchant rapidement et Cascade s’éloigna de lui. Puis la petite main revint et prit la sienne, serrant doucement. Elle avait la peau des gens qui ont l’habitude de travailler : elle était calleuse, ferme et un peu grasse.

- Venez avec moi Monsieur, je vais vous trouver une table. Je travaille ici vous savez. Le patron va vous servir son meilleur plat !

Elle semblait enthousiaste et sa joie gagna Gabriel. C’était une véritable aubaine pour lui de trouver une aussi gentille personne dés le début de son voyage. Il sourit en se laissant guider.

Il sentit le sol sous ses pieds changer tandis que les bruits l’entouraient, plus forts, vacarme assourdissant des auberges de passage. Il était entré. L’intérieur sentait la bière, la sueur des hommes et le fumet des plats mijotés. Son ventre émis un nouveau borborygme et la jeune fille rit une deuxième fois.

-  Je vous emmène à une table et je préviens le patron.

Elle le guida au milieu des clients, agile. Mais Gabriel n’était pas habitué à l’endroit : il suivait la jeune femme, contraint, mais il ignorait totalement ce qui était devant lui et cela lui fit un peu peur. Il voulut la prévenir d’aller plus lentement mais elle ne sembla pas entendre. Lorsque sa hanche toucha le coin d’une table en bois, il commença à paniquer. A entendre tous ces bruits, il devait y avoir du monde, il allait percuter quelqu’un… Son pied se prit dans une chaise, il trébucha, tendit sa main libre en avant pour se rattraper à quelque chose et tomba lourdement. Il rencontra une masse qui amortit sa chute. C’était mou et imposant. Et il était apparemment allongé dessus.

La masse en question se mit à pousser des grognements et des jurons, il sentit une main se saisir de sa ceinture et le soulever comme s’il était un fétu de paille.

- Dis donc, jeune trou du… Qu’est-ce qui te prends de foncer sur mon ami ?! Tu cherches des ennuis ou quoi ?

La voix était grasse et tremblait légèrement sous l’emprise de l’alcool. Gabriel sentit l’haleine de l’homme qui le tenait toujours sur son visage : il empestait. Il tendit les mains en avant, toucha son visage et le repoussa pour éloigner l’odeur.

- Je ne vous permet pas… ! commença-t-il.

- Ben voyons, continua un deuxième homme.

Il se relevait difficilement en se tenant les côtes. Il détestait se faire bousculer, encore plus par un jeune blanc-bec qui se montrait ensuite hautain.

Il agrippa le bras du jeune homme et le tordit brusquement, histoire de montrer qu’il n’avait pas apprécié du tout ce qui venait de se passer.

Gabriel poussa un cri de douleur en sentant qu’on lui tordait le bras et il chercha à se dégager, mais l’homme tenait bon.

- Alors comme ça on me bouscule et on ne s’excuse pas ? C’est pas très gentil tout ça… Et j’ai horreur d’être bousculer… gronda-t-il, menaçant.

La jeune fille poussa un cri en voyant les deux brutes entourer le jeune homme, et une troisième se lever.

- Laissez-le, il n’a rien fait de mal, il est aveugle !! Mais laissez-le !!!

- Tais-toi salope ! cria l’un d’eux.

Elle retint un hoquet de fureur : ces trois-là devaient être saoules pour l’insulter ainsi et se montrer aussi menaçants pour une petite bêtise comme celle-là. Elle détestait ces clients-là.

- Voyons voir ce que contient ce sac, ça me remboursera peut-être ton affront.

Gabriel sentit qu’on tirait sur son sac et il le retint du mieux qu’il pu en criant :

- Espèces de…

Une main l’empêcha de continuer en se posant fermement sur sa bouche. Elle puait et le jeune homme en eut un haut-le-cœur. Il pria intérieurement pour que quelqu’un réagisse, on n’allait pas le laisser se faire détrousser comme cela devant tout le monde. Mais les gens dans l’auberge avait peur des trois hommes : ils étaient beaucoup trop dangereux, encore plus ivres, et cela pouvait tourner au drame si on ne les laissait pas faire ce qu’ils voulaient. La brute lui arracha soudain son sac. Furieux, Gabriel mordit violemment la main qui l’empêchait de parler. L’homme le lâcha en hurlant de douleur et le gifla de toutes ses forces, le jetant au sol.

- Ordure ! cracha-t-il. Je vais t’apprendre à résister.

Il allait lui envoyer une autre gifle quand une main l’arrêta, lui retourna le bras rapidement, le faisant crier de douleur.

- On en touche pas les infirmes, encore moins à trois contre un, gronda son agresseur.

Il le lâcha en le catapultant sur les deux autres ivrognes qui s’effondrèrent ensemble à terre. Alors qu’ils essayaient de se lever, une lame apparut sous la gorge de celui qui était au-dessus, le menaçant et il déglutit difficilement.

- Donnez-moi ce sac.

La voix était sourde, emplie d’une colère contenue. L’ivrogne ne le prit pas à la légère et toujours tenu au bout de l’épée, il tendit le sac. L’homme s’en empara et d’un coup léger sur son épée, il leur fit signe de déguerpir.  

- Je vous conseille de partir, les menaça-t-il devant le peu d’empressement qu’ils mettaient à s’éloigner. Je ne sais pas si je me retiendrais encore longtemps…

Les trois brutes le regardèrent, comprirent le message et se levèrent rapidement pour fuir tête baissée un adversaire aussi coriace.

La jeune fille avait aidé Gabriel à se relever et se confondait en excuses :

- Je suis vraiment désolée, je ne pensais pas…

- Tu aurais dû faire attention jeune fille, ce jeune homme t’avais pourtant prévenu mais tu ne l’as pas écouté, dit calmement l’homme qui les avait aidé en s’approchant.

Elle baissa la tête, penaude, et Gabriel s’empressa de lui dire que ce n’était pas grave.

- Merci beaucoup de m’avoir aidé monsieur, je vous en suis très reconnaissant. Sans vous, je crois qu’ils m’auraient dévalisé purement et simplement.

- Hé oui, il faut faire attention. J’étais en train de boire un verre, tu veux t’asseoir avec moi ? J’ai assez de place pour deux à ma table…

L’inconnu le tutoyait sans gêne mais Gabriel ne le retint pas : après tout il lui devait une fière chandelle.

- Oui, avec plaisir.

Il sentit soudain une main se poser sur son bras et le guider jusqu’à une chaise où il s’assit. Ses bras rencontrèrent le bois de la table et il y posa ses mains à plat : il pouvait ainsi mieux maîtriser son environnement. La table frémit sensiblement quand l’inconnu s’assit en face de lui, ses genoux touchant les pieds du meuble. Il devait être plutôt grand.

- Jeune fille, apporte-nous de quoi manger facilement s’il te plaît.

La servante acquiesça, comprenant à quoi il faisait allusion et partit aux cuisines. Gabriel se massa doucement son bras endolori.

- Ces brutes n’y sont pas allées de main morte à ce que je vois, constata doucement l’inconnu. Bah, d’ici une heure ou deux, tu ne sentiras plus rien.

- Je l’espère, grommela le jeune aveugle. En tout cas, encore merci…

- Pas de ça entre nous : je déteste les ivrognes comme eux… Au fait, je m’appelle Jamie, et toi ?

- Gabriel, répondit-il simplement.

  ….

 

A suivre…