|
...........................… Soirée … …
18h34 :
Doku regarda l’heure en soupirant : certes, quand il avait commencé son récit à son frère, il savait que celui-ci ne partirait pas avant la fin et comme lui-même avait la fâcheuse tendance, peut-être à cause de son métier de barman, de s’étaler sur chaque détail, ils n’étaient pas prêts de se quitter. Ce qui ne l’arrangeait pas vraiment… Vu l’heure, il devait lui rester environ une heure, peut-être une heure et demie avant que son cher inconnu ne débarque dans son bar, et à cet instant-là, il ne voulait absolument pas que Gojyo soit présent. Inviter Gojyo à un rendez-vous amoureux, c’était un peu comme être accompagné par sa mère le premier jour au lycée… On se sentait toujours un peu stupide à ses côtés.
- Alors ?? s’impatienta le dit frère, pas du tout gêné et ne remarquant même pas que l’heure avançait.
Il trépignait sur sa chaise, apparemment absolument ravi d’en apprendre un peu plus sur la vie sentimentale de son grand frère, et Dokugakuji se demanda un instant s’il avait bien fait de tout lui raconter… Connaissant Gojyo, il était capable de se servir ensuite de cette histoire contre lui, histoire d’avoir une bonne plaisanterie à raconter sur son aîné formidable ! Mais bon… Avait-il eu vraiment le choix ?
Alors Dokugakuji eut un petit soupir de plus, un à rajouter à sa longue collection concernant son frère, et il reprit :
- En fait… Ca ne s’est pas vraiment passé comme je le souhaitais…
Flash-Back
Il avait servi un verre à l’inconnu, puis un autre, et encore un autre… L’alcool ne semblait lui faire aucun effet, ce qui était tout de même surprenant pour quelqu’un de son âge. Il ne titubait même pas sur sa chaise et semblait attendre chaque verre suivant avec la même indifférence, ce qui finit par exciter la curiosité de Dokugakuji, déjà très importante vis-à-vis de cet étrange client.
- Vous êtes sûr de vouloir un autre verre ? Ce n’est peut-être pas très prudent….
L’inconnu eut un petit sourire mélancolique mais pour la première fois de la soirée, une lueur amusée brilla dans son regard alors qu’il répondait presque joyeusement :
- Comme vous le voyez, je tiens très bien l’alcool ! Ne vous inquiétez pas. - Très bien, je n’insiste pas. Et puis…
Dokugakuji hésita avant de répondre, et il lâcha bientôt sa phrase avec un sourire taquin :
- Ca me fait plaisir d’avoir un client tel que vous !
Il parlait peut-être moins du fait que l’inconnu tenait aussi bien l’alcool que de sa beauté étonnante, mais ça, le jeune homme ne pouvait pas le savoir et il rit doucement à cette remarque.
Lentement, ses yeux se levèrent vers l’horloge, énorme, juste au-dessus du comptoir, telle une mise en garde adressée à tous les clients, et il ne pu s’empêcher de remarquer :
- Il se fait tard… Je dois peut-être vous ennuyer. - Non, pas du tout ! avoua aussitôt Dokugakuji. Au contraire, l’idée de passer une nouvelle soirée seul m’ennuyait davantage.
Mais ce qui n’était qu’une remarque gentille amena un étrange voile de tristesse sur le visage de son interlocuteur, qui baissa aussitôt son regard vers son verre. Il semblait perturbé mais Doku n’eut droit qu’à une seule explication :
- Ah oui ?... Vous aussi…
Le barman fronça les sourcils : quelque chose dans le ton de l’inconnu, et dans sa gestuelle, trahissait une lourde tristesse. Doku savait parfaitement reconnaître ce genre de sentiments chez ses clients : après tout, son métier était très formateur. Mais il devait reconnaître que chez ce jeune homme, la tristesse avait quelque chose de plus profond que chez les autres personnes. De plus digne également, et Doku songea aussitôt qu’il aurait mieux fait de se taire.
- Excusez-moi si j’ai réveillé des souvenirs avec ma maladresse…, tenta-t-il de s’excuser.
L’inconnu secoua doucement la tête, apparemment absorbé dans la contemplation de son verre, mais il ne répondit pas. Ce silence pesant fit encore plus culpabiliser Dokugakuji qui s’empressa d’attraper un verre pour l’essuyer, comblant l’absence de mots par quelques gestes certes dérisoires, mais qui lui permettaient de ne pas se sentir totalement idiot cette fois-ci.
La douleur de l’inconnu devait être importante, car il ne dit plus un seul mot jusqu’à la fin de son verre, laissant le pauvre Doku en proie à une attente insoutenable, d’autant plus qu’il n’osait plus parler de peur de dire une nouvelle bêtise.
Il avait l’impression… D’être un parfait idiot aux côtés de cet homme presque trop beau et trop digne pour lui… Comme le canard regarde un cygne et se sent ridicule face à une telle perfection de la nature.
Et pourtant, il s’agissait d’un homme… Avec une femme, Dokugakuji aurait peut-être tenté de la distraire, de lui changer les idées. Peut-être lui aurait-il même proposé d’aller finir la soirée ailleurs avec lui, histoire de se détendre et d’oublier tout ça. Mais là… Là il n’y arrivait pas. C’était plus fort que lui, cet homme l’intimidait et le rendait tout chose. Et il se sentait tellement ridicule de réagir comme ça, de ne même pas oser, de se comporter comme une pucelle effarouchée. Mais il avait l’impression… non la certitude même, que s’il tentait la moindre chose, l’inconnu disparaîtrait comme une illusion qui a déjà trop duré. Et l’idée même de ne plus jamais le revoir l’horripilait.
Le verre fut reposé sur le comptoir et l’inconnu se leva enfin. Il sortit son porte-feuille, prêt à payer, mais Dokugakuji arrêta aussitôt son geste et avec un petit sourire timide, il dit :
- Laissez. C’est pour moi ce soir. - Oh… Merci beaucoup.
Puis, redoutant les effets de l’alcool, le barman contourna son comptoir pour venir aider le jeune homme au cas où, mais étonnamment, ce dernier n’eut même pas besoin de ses services. Sa démarche était droite et régulière, et il tenait un équilibre parfait. On aurait même pu croire qu’il n’avait rien bu et Dokugakuji ne pu retenir un petit sifflement admiratif.
- En dix ans de carrière, je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous ! On a l’impression que vous n’avez même pas bu !
Le jeune homme eut un sourire amusé et il se dirigea vers la porte, accompagné de prés par Dokugakuji qui lui ouvrit même et lui tint la porte. A ce moment-là, étrangement, l’inconnu s’arrêta. Sans doute que l’idée de partir sans même dire un petit quelque chose à l’homme qui lui avait tenu compagnie toute la soirée lui semblait-elle impolie, et Dokugakuji sentit son cœur s’emballer lorsqu’il leva son regard vert émeraude sur lui. Il y avait toujours cette même tristesse qui se mélangeait à cette lueur un peu amusée que Dokugakuji avait réussi à faire naître dans son regard. Pour un peu, il aurait même cru qu’il était le premier à réaliser cet exploit, si quelques rides discrètes au coin des lèvres n’indiquaient que l’inconnu avait dû souvent sourire autrefois. Mais cette époque semblait révolue malheureusement…
- Merci pour tout. J’ai vraiment aimé passer cette soirée avec vous.
Pendant un court instant, le barman ne pensa même pas à répondre : ses yeux étaient collés aux lèvres appétissantes qui venaient de susurrer ces mots, et il n’avait qu’une envie… Les embrasser. Jusqu’à en perdre le souffle. Se coller à elles pour leur faire oublier même l’envie de parler…
Il se pencha et… Se reprit à la dernière minute, une petite voix montant en lui et rappelant avec obstination qu’il s’agissait d’un homme et que… bon sang, il y avait encore quelques heures, il était hétéro !! Hé-té-ro ! Cet inconnu n’avait pourtant rien d’efféminé mais… Il entendait encore Gojyo lui rappeler qu’il n’aimait pas les hommes parce qu’ils avaient des traits de femme mais bien pour eux-même, pour cette virilité et cette force qui se dégageaient d’eux… Qu’il n’aimait pas quelqu’un pour l’image qu’il représentait, mais bien parce qu’il était un individu à part entière, un être qui l’attirait et le fascinait.
Et c’était bien ce qui était en train de se produire en lui… Il était attiré par cet individu. Qu’il soit un homme ou une femme n’y changeait rien. C’était lui qu’il voulait. Lui que son corps et son âme réclamaient soudain avec assiduité.
Malheureusement l’air froid provenant de la rue lui rappela désagréablement que son bel inconnu était en train de partir, de s’éloigner de lui, et même s’il revenait, cet instant magique lui, disparaîtrait à tout jamais.
Alors il plongea son regard dans le sien et murmura :
- Je m’appelle Dokugakuji…
L’inconnu eut un bref mouvement de surprise, puis un délicat sourire naquit sur ses lèvres… Ces lèvres tellement appétissantes qu’elles finirent de faire craquer le pauvre barman. Il se pencha et, prenant délicatement le menton du jeune homme dans sa main, il l’obligea à releva suffisamment son visage pour venir coller ses lèvres sur les siennes, les happant avec gourmandise et sensualité.
Il y eut ce goût alcoolisé au début, puis très rapidement, Doku s’enivra d’autre chose, de cette saveur qui n’appartenait qu’au jeune homme et qui lui semblait déjà être délicieuse. Il se perdit dans le baiser, remarquant à peine à la fin que l’inconnu ne le rejetait pas et qu’il semblait au contraire participer lui aussi.
Il crut avoir fait le bon choix, mais quand ils se séparèrent, Dokugakuji n’eut même pas le temps de plonger son regard dans celui de l’homme. Ce dernier tourna brusquement la tête et sortit précipitamment du bar, courant plus qu’il ne marchait, fuyant loin de Doku. Il lui fallut quelques secondes pour réagir, quelques secondes pendant lesquelles l’inconnu eut largement le temps de fuir, et le barman se retrouva là, à la porte de son bar et seul. Terriblement seul….
Fin du Fash-Back
Gojyo avait les yeux et la bouche grands ouverts, atterré par ce que venait de lui avouer son frère.
- Et… Tu ne lui as pas couru après ? Mais… C’est pas possible ça ! Tu n’as rien fait ? - Et tu voulais que je fasse quoi ? Mets-toi à ma place : visiblement ce baiser n’avait pas l’air de lui plaire, je n’allais pas lui courir après pour m’excuser ! - Mais Doku, si tu ne te bats pas un minimum, tu n’arriveras jamais à rien ! - A mon avis, j’avais fait assez de bêtises comme ça ce soir-là… ronchonna le barman.
Gojyo rejeta une mèche en arrière et s’alluma une autre cigarette, visiblement complètement perplexe devant la stupidité de son frère. Il reposa son briquet puis, tirant une première bouffée, il reprit :
- Et c’est tout ? - Je t’ai dit que je l’avais vu deux fois Gojyo… soupira Doku. - Oh, alors laisse-moi deviner…. La deuxième fois, c’était pile poil un an après votre première rencontre non ? - Oui… Un an entier sans le voir, je te jure que j’ai cru qu’il ne reviendrait plus. Je l’ai attendu tous les soirs pendant le premier mois, puis au fur et à mesure, je me suis dis que j’attendais en vain. Alors, j’ai rangé ce souvenir de côté et… j’ai essayé d’oublier. Jusqu’à ce que ce soir-là, il entre de nouveau dans mon bar….
… …
|