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                     La Putain du roi

La chambre était vide… C’était étrange mais il s’était attendu à y trouver Hakkai, assis dans un fauteuil, le visage fermé mais bien présent.

Mais il n’y avait personne.

Gojyo soupira et partit s’asseoir devant la cheminée où un grand feu pétillait. A défaut de chaleur humaine, les flammes rempliraient leur office. Et il n’avait vraiment besoin que de chaleur à l’instant même.

Sa joue l’élançait un peu là où son frère l’avait frappé. Il préférait ne pas se remémorer leur dispute : quelque part au fond de lui, il avait eu l’impression de vider son cœur tout en racontant des horreurs…

Sanzo s’était fait un devoir de l’engueuler par la suite mais Gojyo ne l’avait pas écouté. Sa colère épuisée, il n’avait plus ressenti que tristesse et lassitude.

Sa chambre était le seul endroit où il pourrait échapper aux autres, le seul endroit où il pourrait respirer librement.

Il ne manquait qu’une chose : Hakkai.

La nuit était pourtant tombée depuis longtemps. Il aurait dû être là. C’était sa place.

Gojyo soupira de nouveau en admirant les flammes danser dans l’âtre. Ce moment lui en rappelait un autre : la première fois où Hakkai lui avait appartenu…

Il était assis devant un feu ce soir-là aussi, et le brun était arrivé derrière lui, venant enfin combler tous ses rêves et ses espoirs.

Il se surprit à penser qu’il en serait de même ce soir… Hakkai entrerait dans la chambre, viendrait l’enlacer et l’embrasser pour le réconforter comme lui seul savait le faire…

S’il le fallait, il attendrait toute la nuit.

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….

 

Non loin de là, une silhouette errait dans le couloir, dirigée vers un but précis. Elle frappa doucement à une porte et attendit qu’on vienne lui ouvrir.

Il fallut cependant qu’elle frappe une seconde fois pour que la porte s’ouvre dans un grincement sinistre.

- Qu’est-ce que tu veux ? gronda une voix sourde et légèrement pâteuse venant de l’intérieur.

- Je suis désolé de t’avoir laissé dans les jardins cet après-midi, et je venais juste te dire bonne nuit…

Kougaiji fronça les sourcils : Dokugakuji semblait agité et bizarrement vaseux.

- Qu’est-ce qui se passe Dokugakuji ? Tu ne te sens pas bien ?

- Je n’ai jamais été aussi bien de toute ma vie ! tonna le frère du roi, le ton de sa voix bien trop élevé pour ce qu’il disait.

Il n’était pas dans son état normal et cela inquiéta Kougaiji : il avait dû se passer quelque chose depuis qu’ils s’étaient quittés…

- Laisse-moi entrer, tu veux peut-être me parler…

- Non ! répliqua Dokugakuji.

Il posa son bras en travers de la porte pour l’empêcher de passer, l’air résolu. Mais toute son attitude était si étrange que le jeune homme insista.

- Si, laisse-moi entrer. Tu ne devrais peut-être pas rester seul dans ton état.

- Mais quel état ? Puisque je te dis que je vais bien !!

Il leva un bras dans un geste exaspéré et perdit l’équilibre. Il se raccrocha de justesse au chambranle de la porte et jura.

Kougaiji fronça les sourcils : il n’y avait qu’une raison à une telle attitude.

- Dokugakuji, tu es saoûl.

- Et alors ? ricana le frère du roi. J’en ai encore le droit que je sache ! Qui voudrait m’en empêcher ?

- Moi ! rétorqua Kougaiji.

Il réussit à forcer le passage et entra vivement dans les appartements de Dokugakuji. Ce qu’il y vit le cloua sur place : au beau milieu de la pièce, à même le sol, deux hommes faisaient l’amour sans aucune retenue ni gêne, étouffant chacun leurs râles de plaisir. A côté du couple, un autre homme se masturbait en les regardant, une lueur perverse dans le regard et un sourire aux lèvres. Cette vision stupéfia Kougaiji qui porta la main à sa bouche pour retenir un hoquet de stupeur.

- Mon dieu…

Il sentit soudain deux mains agripper son bras : un quatrième homme, complètement nu, se colla à lui et tenta de l’embrasser dans le cou.

- Viens là beau mec…

De rage, Kougaiji lui décocha un coup de poing, envoyant l’homme au sol sans même perturber le couple et son spectateur. Il se retourna vers Dokugakuji qui l’observait d’un œil vitreux et explosa :

- Tu peux m’expliquer ???

- J’ai organisé une petite fête entre amis… Ça te dirait de participer ?

Kougaiji écarquilla les yeux et il sentit la colère monter en lui, le poison se répandant rapidement dans ses veines. Il s’approcha de Dokugakuji et ne pu se retenir : il l’envoya au sol d’une gifle très violente.

- Tu es immonde !!

Dokugakuji réagit immédiatement, la rage écartant en lui les effets soporifiques de l’alcool et il s’écria, hargneux :

- Parce que tu croyais quoi ??!! Sincèrement ?!

- Tu… Comment as-tu osé… ?

- Mais enfin, demande à n’importe qui dans cette cour : je suis un monstre ! UN MONSTRE !! J’agis donc selon ma nature. Quoi de plus naturel que de s’envoyer en l’air avec les plus beaux garçons de la cour ?! A ton avis, pourquoi j’ai joué à ce petit jeu avec toi ?

- J’avais entendu… des rumeurs à ton sujet, mais je ne voulais pas y porter foi… Je vois que je me suis bien trompé…

- Hé oui, pas de chance ! L’amour rédempteur, ça n’existe pas ! répliqua Dokugakuji en se relevant.

- Tu n’es qu’un porc ! hurla soudain Kougaiji.

Il voulait frapper Dokugakuji, mais il sentait que s’il commençait, il ne s’arrêterait pas, aussi prit-il sur lui de partir. Il courut presque dans les couloirs, après avoir claqué violemment la porte.

L’homme qu’il avait frappé s’approcha de Dokugakuji et l’enlaça.

- Qu’est-ce qu’il lui a prit ?

- Il s’est fait des illusions, comme moi… répondit sombrement le prince, avant de répondre aux caresses de son compagnon d’une manière plus enhardie.

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Gojyo n’avait pas dormi de la nuit et était resté seul à attendre son amant. Autant dire qu’il n’était pas d’une humeur très joyeuse ce matin-là et c’est à peine s’il se retint d’insulter Sanzo quand ce dernier lui demanda par habitude s’il avait bien dormi.

La disparition d’Hakkai le chamboulait complètement et il était à deux doigts d’envoyer ses meilleurs espions à sa recherche, mais il s’était retenu, croyant en l’espoir qu’Hakkai reviendrait de lui-même. Il avait quand même envoyé un coursier chez l’oncle d’Hakkai pour savoir si ce dernier l’avait vu, mais la réponse avait été négative.

Il résolut alors de s’enfermer toute la journée dans son bureau pour se perdre dans le travail et oublier pendant un court instants ses problèmes.

A la cour, les rumeurs allaient bon train, et elles avaient de quoi s’alimenter : le prince Dokugakuji avait encore organisé une orgie dans ses appartements la veille, et l’amant du roi avait disparu. Les affaires de cœur royales étaient au plus bas… A croire que cette famille était maudite. Les mauvaises langues se défoulaient, et certains allaient même jusqu’à parier sur le futur mariage du roi dont tout le monde parlait. La disparition de l’amant du roi en était peut-être l’élément qui le confirmait le plus.

Evidemment, ces rumeurs ne parvinrent jamais aux oreilles de la délégation de la princesse Yaone, qu’on prit soin d’écarter. Ce n’était pas vraiment le moment pour la princesse d’apprendre que son futur mari préférait les homme, ou du moins un homme en particulier…

Cependant, l’atmosphère étrange qui régnait au palais n’échappa pas à Yaone qui interrogea son meilleur ami, en espérant qu’il aurait une réponse. Kougaiji lui répondit simplement que c’était un palais de fou, sur un ton si sombre qu’elle en eut des frissons. Il ne répondit pas quand elle lui demanda si tout allait bien et elle préféra s’abstenir au vu de ça de poser des questions sur son nouvel ami, le prince Dokugakuji. Visiblement, l’ambiance n’était pas au beau fixe : entre Kougaiji qui respirait la tristesse et une certaine colère, et le roi qui semblait la fuir pour ruminer dans son coin, elle se sentait un peu seule. Seule sa fidèle Jiyae savait la réconforter, mais plus le temps passait, moins elle voyait d’un bon œil ce mariage. Vivre dans ce palais déprimant était une bien sombre perspective.

La journée se passa donc dans une ambiance sombre et la soirée venue, alors que le palais semblait s’endormir doucement dans sa tristesse, Yaone chercha un peu de solitude dans un des salons, histoire de faire le point et de trouver un peu de sérénité.

C’était un petit salon joliment décoré, dédié apparemment à des petits concerts privés, à en juger par le magnifique piano à queue qui trônait dans le fond de la salle.

Elle s’installa sur le siège devant l’instrument et laissa tranquillement ses doigts prendre possession du piano pour en tirer une douce mélodie. La musique savait comme personne lui apporter toute la sérénité dont elle avait besoin. Elle joua une petite musique de nuit, quelques valses qu’elle connaissait…

Elle ne remarqua pas tout de suite la silhouette qui était entrée et s’était assise pour mieux écouter la musique.

- C’est magnifique…

Yaone sursauta et se tourna vers le nouvel arrivant.

- Vous… ?

- Je ne viens pas en ennemi cette fois-ci, je vous le promet, dit-il d’un ton calme.

Elle esquissa un petit sourire ironique en pensant à leur dernière rencontre.

- Vous jouez merveilleusement bien… reprit-il.

- Merci. Venant de votre part…

- C’est étrange n’est-ce pas ? continua-t-il pour elle, amusé. Oui, peut-être… J’ai été odieux la dernière fois, je vous prie de m’excuser. Je ne suis jamais comme ça d’habitude. Disons que j’avais quelques problèmes et j’ai cru bon de me défouler sur vous. J’en suis vraiment désolé.

- Si vous le pensez vraiment, alors vous êtes pardonné.

Un ange passa quelques instant, le temps pour les deux protagonistes de comprendre que la trêve était bien déclarée.

- Pourquoi êtes-vous ici ? demanda soudain Yaone. On a beau essayé de me le cacher, j’ai bien vu que tout le monde vous cherchait au palais. Je crois même que votre absence a beaucoup dérangé le roi…

- Nous dirons que j’avais besoin de prendre de la distance pour réfléchir, c’est tout… répondit-il dans un sourire un peu triste. Besoin de comprendre quelques problèmes.

- Si je puis vous êtes d’une quelconque aide… avança la princesse.

- Merci… Quoique si, finalement… Pourrai-je vous poser une question ?

- Bien sûr, dit-elle avec un enthousiasme qui le fit sourire.

- Saurez-vous rendre le roi heureux ?

Yoane écarquilla les yeux et fut un instant décontenancée par la question.

- Hé bien… Je… Mais pourquoi cette question ? rétorqua-t-elle, mal à l’aise.

- Gojyo est un véritable… ami pour moi, et je dois vous avouer que j’étais un peu… opposé à ce mariage…

- Oui, j’avais cru le deviner.

- Mais parfois, dans la vie, il y a des enjeux plus importants que des désirs personnels. Si le roi vous épousait, je sais qu’il ferait le bonheur de son royaume, de son peuple qui compte tant pour lui… Et puis, il pourrait avoir un héritier…

Il déglutit en prononçant ces derniers mots et Yaone comprit où il voulait en venir.

- Je vois… Je ne peux pas parler à l’avance, je ne connais pas encore véritablement le roi, mais je peux vous promettre que je ferai de mon mieux pour le rendre heureux.

- Merci. C’est un peu la réponse que j’attendais. J’ai refusé au début de reconnaître qui vous étiez vraiment, perdu derrière mes appréhensions, mais maintenant, je trouve que vous êtes quelqu’un de très gentil. Une femme douce et calme… C’est peut-être ce qui conviendra le mieux à Gojyo… murmura-t-il pour lui-même.

Yoane lui sourit, se releva et vint déposer un baiser sur son front. Hakkai ne sursauta pas et se laissa porter par la magie du moment. On aurait dit une grande sœur qui réconfortait son frère.

- Et vous, vous êtes quelqu’un de bien, qui se préoccupe des autres. C’est une qualité rare de nos jours. Ma promesse n’est pas vaine, vous pourrez le constater de vos yeux.

- Non, je ne crois pas.

- Pourquoi ?

- Je vais devoir partir quelques temps, un voyage qui s’impose. J’ai besoin de prendre de l’air, fuir cette cour arrogante et malsaine… Pardon, mes propos doivent vous faire peur pour le futur.

- Non, à vrai dire, je suis habituée, j’ai vécu la même chose chez mon père.

- Je vois. Rendez le roi heureux, c’est tout ce que je vous demande…

Il se leva rapidement, jeta un dernier regard étrange sur la jeune femme avant de sortir de la salle.

- Une dernière chose, dit-il juste avant de quitter la pièce.

- Oui ?

- Ne parlez pas de cette discussion s’il vous plaît. Ce sera un secret entre vous et moi.

- Bien entendu.

Lorsqu’il fut définitivement parti, Yaone resta quelques instants perplexe. Ce jeune homme avait quelque chose d’étrange en lui, mais elle n’arrivait pas à savoir quoi exactement. Et puis surtout, sa relation avec le roi semblait si complexe…

 

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Cette nuit-là, Hakkai se rendit aux écuries et fit seller son cheval. Lorsque le garçon d’écurie lui jeta un regard intrigué, il lui répondit qu’il avait besoin de faire une ballade. L’autre ne chercha pas plus loin et lui fit même signe lorsqu’il sortit. Cependant, le sac qu’il avait avec lui semblait bien lourd pour une simple ballade…

Durant ces deux jours où Hakkai s’était éloigné pour faire le point, il avait compris une chose essentielle : Gojyo appartenait avant tout à son peuple. Avait-il le droit, pour quelques caprices amoureux, de plonger des milliers de gens dans une guerre impitoyable et sanglante ?

Qui était-il lui même pour prétendre envoyer les pères de famille au massacre général ? Il semblait si petit, si insignifiant. Il n’avait pas le droit de faire cela. Même si son cœur en était déchiré.

A choisir le moindre mal, il préférait encore partir loin de Gojyo, loin de tous ces souvenirs qu’il ne pourrait pas oublier. C’était la meilleure solution pour lui et pour le roi : Gojyo sauverait la paix, aurait une femme qui le rendrait plus heureux que lui n’avait su le faire, et enfin lui donnerait un héritier, chose dont il rêvait depuis longtemps, Hakkai n’était pas dupe. Quant à lui, il irait refaire sa vie ailleurs, et qui sait, peut-être trouverait-il un autre cœur à aimer…

Avant de partir, il avait fait réunir quelqu’unes de ses affaires par un domestique en lui intimant la discrétion : cela se résumait surtout à une bourse d’argent pleine, une chemise de rechange, son épée et quelques souvenirs personnels. Apparemment, le domestique avait réussi à ne pas se faire remarquer, et Hakkai l’avait récompensé en conséquence. Puis il était allé rendre une dernière visite à son frère, qu’il ne reverrait sûrement pas avant longtemps. Celui-ci était déjà endormi et il s’était contenté de l’embrasser sur le front en lui souhaitant bonne nuit. L’enfant avait un peu remué, avait ouvert un œil et sourit et à son frère, avant de replonger dans le sommeil. Hakkai aurait voulu l’emmener avec lui, mais voyager était déjà dur pour un homme seul, il en avait bien conscience, son frère n’aurait pas supporté. Il reviendrait peut-être le chercher beaucoup plus tard, lorsque l’idée de revoir Gojyo ne serait plus aussi douloureuse.

Il galopa longtemps, empruntant à la fois la grande route et les sentiers de bois. C’est d’ailleurs sur l’un d’eux qu’il rencontra le lendemain une auberge très simple qui semblait n’attendre que lui. Il s’arrêta et entra : l’endroit était désert, seule une vieille femme était au bar, nettoyant sa vaisselle comme si quelqu’un allait arriver. Les tables étaient vides, bien rangées, très propres. L’endroit semblait un peu irréel, habité de fantômes.

Quand la vieille femme l’aperçut, elle sourit, montrant ses dents gâtées, et s’écria :

- Vous voilà enfin mon ami !

- Pardon… ? Vous me connaissez ?

- Bien sûr, je vous attendais.    

- Vous… m’attendiez ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

La vieille femme, très petite, sorti de derrière son comptoir et s’approcha d’Hakkai.

- Ils disent tous la même chose vous savez, mais ils s’y font tous, comme d’habitude. Venez, entrez et asseyez-vous !

Elle semblait si enthousiaste à l’idée de le recevoir, et Hakkai était si fourbu de son voyage qu’il accepta sans se poser de questions.

- Vous devez avoir faim, non ?

Il acquiesça et elle courut lui chercher un bol d’un ragoût qui mijotait sur le feu, et qu’Hakkai remarquait seulement. Il le dévora entièrement, ravi de pouvoir remplir son estomac.

- Vous disiez m’attendre grand-mère ? demanda le jeune homme à la fin de son repas.

- Oui, bien sûr, sourit la vieille femme. Vous êtes celui qui repart de zéro, n’est-ce pas ?

- Co… Comment savez-vous cela ?

- Et bien, parce qu’ils passent tous par ici, pardi !

La réponse semblait si naturelle pour elle qu’Hakkai fut tenté d’en rire.

- Maintenant, donnez-moi votre main, jeune homme. Je dois vous prédire votre avenir, dit-elle très sérieusement.

Il lui tendit sa main sans réfléchir, amusé du jeu de la vieille femme. Tout cela était si étrange…

Elle l’examina minutieusement avant de commencer à lire, ses yeux dépassant sa simple main.

- Hum… Je vois… Ce n’est pas facile une raison d’état, n’est-ce pas ?… Oh, beau choix, bravo, il est très mignon !

Elle eut un petit rire amusé, puis continua.

- Non, rassurez-vous, elle ne vous fera aucun mal…

- Qui ça ? demanda Hakkai, intrigué.

- Cette jeune femme si douce. Celle qui lui est promise…

Comprenant soudain qu’elle parlait de Yaone, Hakkai retira brusquement sa main, comme si cette dernière le brûlait. Ses yeux étaient écarquillés, noyés dans une peur nouvelle.

- Voyons, ne faites pas l’enfant, marmonna la vieille femme. Je dois continuer.      

- Comment savez-vous ça ? C’est impossible…

- Oui, mon cher, la vie est une série d’impossibles, alors ne soyez pas surpris si j’en rajoute un peu ! Maintenant, donnez-moi votre main, je dois lire !

Comme il refusait toujours, elle soupira.

- Hakkai, c’est mon métier. Je dois lire l’avenir à ceux qui repartent de zéro. Je suis l’espoir de cette vie nouvelle qui s’offre à eux, vous comprenez ? Après ça, vous aurez l’impression d’avoir rêvé, mais je dois le faire. C’est important pour moi aussi, vous croyez que c’est facile pour une vieille comme moi de trouver un boulot rentable de nos jours ??

Un peu abasourdi, Hakkai finit par lui rendre sa main. Elle lui fit un magnifique sourire où quelques dents manquaient.

- C’est bien, merci beaucoup. Bon, reprenons. Je vois deux femmes que tout oppose… Un homme étrange… Très amusant d’ailleurs, ricana-t-elle. Vous savez vous faire des ennemis intéressants Hakkai, bravo, c’est une qualité qui se perd de nos jours.

- Des ennemis ?

- Oui, mais ils sont bénéfiques. Ils vous ramèneront votre bonheur. Oh mon dieu… Ses larmes…

Elle recula soudain sa main et porta la sienne à son cœur. Elle avait une drôle de grimace qui déformait sa bouche, mais se reprit très vite.

- Tout va bien grand-mère ? s’inquiéta Hakkai.

- Mon ami, vous êtes un véritable bourreau des cœurs. Il avait si mal que cela m’a atteint… Je vais reprendre.

Elle respira quelques minutes puis continua sa lecture.

- Je vois de l’eau… Ah oui, évidemment, elle ne sait pas nager.

- Qui ça ?

- Je ne vais pas non plus tout vous dire, cela gâcherait la surprise ! s’indigna-t-elle vivement. Voyons jeune homme, pas de question stupide ! Bon, alors… Vous non plus n’êtes pas un nageur émérite… Bah, je ne vois pas de malheur. Il est toujours là. Il rôde autour de vous comme un loup affamé. Il aura sa proie entre ses bras et ne la lâchera plus. Après j’ai du mal à bien lire… C’est trop loin pour moi.

Elle rendit sa main à Hakkai qui regarda sa paume comme si des lignes y étaient encore inscrites.

- Bon, vous avez mangé, j’ai lu, maintenant il faut fermer boutique. Vous pouvez dormir ici quelques heures, mais après il faudra partir.

- Bien. Merci pour tout.

Cette séance étrange l’avait complètement déstabilisé et il se laissa montrer sa chambre sans rien dire. Quand il voulu se retourner pour remercier la vieille femme, elle avait disparu…

 

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Lorsqu’Hakkai se réveilla, il était à même le sol, son cheval attaché et soigné à quelques mètres de lui. Etait-il tombé et quelqu’un avait veillé sur sa monture ? Non, c’était impossible. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer ? La tête engourdie, il se releva lentement et tenta de faire le point, mais ses idées étaient trop floues. Un peu nauséeux, il remonta en selle et préféra oublier cet épisode étrange. D’autant que quelques bribes d’un rêve qu’il avait fait lui revenaient et cela défiait tellement la logique qu’il se sentait perdu.  

Il chevaucha encore une journée entière, s’éloignant à grands pas du palais royal. En une journée, grâce à son excellente monture, il avait déjà traversé un comté entier. L’avantage, c’était qu’il était rarement venu en province, aussi personne ne le connaissait. Pour une fois, il se sentait revivre, loin des médisances et des regard perfides de la cour. Il pouvait enfin respirer et vivre sans que personne ne lui en fasse le reproche.

Alors que la nuit approchait et qu’il désespérait de trouver une auberge pour la nuit, il entendit soudain un cri devant lui. Il était en pleine forêt et les arbres lui cachaient l’origine du hurlement. Lorsqu’un deuxième cri de terreur de fit entendre, il élança son cheval. A tout hasard, il dégaina son épée, et bien lui en prit. Quelques mètres plus loin, il tomba nez-à-nez avec une bande de pillards qui s’en prenaient à un carrosse dont le cocher avait été abattu.

La plupart des voleurs étaient en guenilles et n’avaient aucun style, fonçant dans le tas comme des animaux. Hakkai comprit qu’il n’avait affaire qu’à de vulgaires maraudeurs qui avaient bondi sur une aubaine et il se dirigea vers eux à toute allure, brandissant son arme.

Dés le début, il en tua deux qui étaient trop proches de son cheval d’un coup d’épée dans la poitrine. Les bandits réalisèrent vite qu’ils étaient attaqués et en voyant le cheval, plusieurs prirent la fuite, apeurés. Trois seulement eurent le courage de rester : deux s’en prirent à Hakkai qui du haut de sa monture n’eut pas de mal à les désarmer et les abattre, tandis que le troisième essayait d’emporter le plus de butin possible avec lui. Se faisant, il entra dans le carrosse, d’où un nouveau cri jaillit, répondant à cette intrusion. Un cri féminin reflétant la frayeur.

Hakkai voulut aller aider la jeune femme qui hurlait et se faisant exposa le flanc de son cheval à l’un des bandit qui en profita pour le transpercer de sa vieille arme rouillée. L’animal poussa un hennissement déchirant avant de s’affaler au sol, entraînant avec lui son cavalier. Hakkai, un instant étourdi, évita de peu l’arme d’un coquin, avant de lui planter la sienne dans le ventre. Le deuxième larron, comprenant que même sans son cheval, le jeune homme était dangereux, choisit la fuite, abandonnant son dernier compagnon. Ce dernier était encore dans le carrosse quand Hakkai le tira à l’extérieur pour l’abattre d’un coup.

Constatant enfin qu’il était seul, il pu reprendre son souffle : l’effort physique n’était pas l’une de ses principales qualités, et il avait rarement combattu pour de vrai. Il jeta un coup d’œil sur sa lame rougie et fit une grimace de dégoût : sur le coup, il avait réussi à tuer ces hommes, poussé par l’urgence de la situation, mais il avait maintenant un mal fou à réaliser ce qu’il avait fait.

Une voix féminine l’aida à sortir de sa torpeur et de son dégoût en jaillissant derrière lui.

- Monsieur le cavalier, je vous dois une fière chandelle… Merci beaucoup. Sans vous…

Il se retourna et tomba nez-à-nez avec une jeune femme très jolie, qui descendait doucement de son carrosse, encore inquiète à l’idée que quelques bandits soient restés dans les environs.

Elle était à peine plus petite que lui, ses longs cheveux clairs lui tombaient très bas dans le dos. Elle avait un visage adorable, celui qu’on toutes les petites filles très sages et promises à de grandes choses. Celui des femmes douces et fortes à la fois. Il était encore tendu de ce qu’elle venait de vivre, mais au fur et à mesure qu’elle reprenait ses esprits, un sourire apparu sur ses lèvres, et Hakkai comprit qu’il lui était destiné.

- Oh, votre cheval est mort… dit-elle un peu bêtement, sans doute trop abasourdie pour dire quoi que ce soit d’autre.

Il lui tendit sa main, prit la sienne et lui fit un baise-main.

- Je suis ravi d’être intervenu à temps mademoiselle…

- Mademoiselle de Saint-Prieux. Mais appelez-moi Kanan…       

   …

 A suivre…