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                          Souviens-toi de moi

Il aurait aimé avoir une cigarette en cet instant… Même s’il ne fumait pas. Il savait que lorsque la situation était critique, lorsque les nerfs arrivaient au bout de ce qu’ils pouvaient supporter, les gens sortaient souvent une cigarette comme si ce tout petit objet périssable était capable de résoudre tous leurs problèmes…

Alors oui, en ce moment même, Heero avait envie d’une cigarette. Pour oublier. Tout oublier…

Le corps affreusement maigre de Quatre, qu’il n’avait pas vraiment osé toucher encore…

Les bleus et hématomes divers qui le parcouraient, signes évidents qu’en plus d’une malnutrition affligeante, le blondinet avait connu certains sévices horribles…

La pâleur de sa peau, teintée des premiers reflets de la mort et de ceux beaucoup plus visibles d’une déchéance physique abominable…

Et puis… Ces marques sur ses bras… Ces traces bien nettes de piqûres. Rien que d’y penser, Heero en frissonnait de dégoût.

Quatre n’était plus Quatre… Il n’était plus rien. Heero avait même eu du mal à s’imaginer que le corps maigre et décharné qu’il avait ramené était bien celui de son ami. Mais la blondeur des cheveux et les traits délicats malgré sa pâleur ne mentaient pas. Ils appartenaient bien à Quatre, ce Quatre d’un ancien temps qui avait été capable de lui sourire autrefois, malgré le sang qui couvrait ses mains.

Mais maintenant… Il avait l’impression que l’ex G-boy aurait du mal à se remettre de cette épreuve. Tout comme lui… La déchéance de son ami lui faisait peur. Et pourtant, jusque là, c’était un sentiment inconnu du soldat parfait. Heero n’avait jamais connu la peur… Il fallait croire qu’il y avait un début à tout.

Il avait ramené Quatre chez lui et l’avait couché dans son lit, sans oser lui retirer le T-shirt en lambeaux qu’il portait et qui de toute façon ne cachait plus rien de son corps. Il avait recouvert son corps pâle d’une épaisse couverture, espérant ainsi le réchauffer un peu, avant de s’écarter et de rester prés de la fenêtre, attendant le réveil de son ami.

Son cœur était tourmenté, il ne se reconnaissait plus lui-même. Il aurait aimé secouer Quatre pour le réveiller de force, pour lui arracher ses aveux… Pourquoi n’était-il pas revenu ? Pourquoi n’avait-il pas manifesté sa présence ? Pourquoi les avait-il laissé croire à sa mort ?

Que représentaient-ils aux yeux du blond pour qu’il cherche à disparaître ainsi de leur vie ?

Si au moins il avait contacté sa famille, mais rien… Pas un seul mot, un seul signe de vie. Comme s’il n’existait plus. Que s’était-il passé ?

Et puis… Ces marques sur ses bras…. Heero n’était pas stupide, il savait pertinemment de quoi il s’agissait. Qu’était-il arrivé à Quatre pour qu’il sombre ainsi ? Lui qui ne pouvait même pas voir une cigarette auparavant avait-il décidé de tout oublier avec la drogue ?

Tout cela était pathétique…

Et en même temps, Heero rêvait de pouvoir redescendre dans la rue pour aller casser la figure à tous ceux qui avaient osé traiter Quatre de cette manière, qui avait osé souiller son corps et le frapper alors qu’il était déjà à terre.

Si seulement il avait encore Wing, et qu’il existe encore une base d’Oz à détruire… Le japonais aurait ainsi pu se défouler un peu et extérioriser toute cette haine en lui.

Mais malheureusement il ne pouvait qu’attendre le réveil de Quatre, patienter pendant de longues heures, debout dans sa chambre, à regarder parmi cette maudite fenêtre…

Alors oui, en cet instant, il avait bien besoin d’une cigarette. Même s’il ne l’aurait jamais allumé.

 

Les heures passèrent, abominablement longue pour un homme assailli par les questions. Il n’osa même pas appeler ses anciens coéquipiers. Il voulait comprendre avant. Savoir ce qui était arrivé à Quatre. Entendre sa version de sa bouche même avant d’en parler aux autres. Peut-être tenter de l’aider… Il ne savait plus.

Lentement Quatre se réveilla. Il émergea difficilement du sommeil réparateur dans lequel il avait plongé et ce fut le mouvement de ses bras qu’il ramenait vers lui qui attira l’attention du soldat parfait.

Le blondinet se frotta les yeux, grimaçant légèrement quand il tenta de bouger une de ses jambes et que cela réveilla la douleur de son entrejambe. Il émergea avec une lenteur presque calculée, avant d’ouvrir enfin les yeux sur le monde qui l’entourait… et de se rendre compte qu’il n’était pas dans sa chambre… !

Il se redressa brusquement et balaya la pièce du regard, pour tomber sur Heero qui était resté prés de la fenêtre, pétrifié et le visage fermé sur un air sévère. Le soldat parfait aurait aimé montrer combien il était heureux de revoir Quatre. Il aurait aimé lui signaler sa joie mais… Personne ne le lui avait jamais appris. Autrefois peut-être, alors que Quatre revenait au salon avec un thé, que Wufei courrait après Duo qui avait encore dit une bêtise et que Trowa lisait dans le canapé, là peut-être aurait-il été capable de sourire.

Mais deux ans s’étaient écoulés. Deux années terriblement dures où son cœur s’était progressivement refermé sur lui-même, comme une huître. Et même si retrouver Quatre comblait ses attentes les plus profondes, Heero ne se sentait pas encore prêt de s’ouvrir. Surtout quand il voyait le corps décharné de son ami se tourner vers lui.

Un air inquiet était posé sur le visage de Quatre et ce dernier se recula un peu dans le lit, maintenant assis sur les draps, tout en lançant un regard étrange vers le japonais. Il ne semblait pas avoir envie de parler, ou du moins semblait-il trop terrorisé pour le faire aussi Heero prit sur lui et il dit doucement, essayant de dissimuler sa colère :

- Cela faisait longtemps Quatre…

Le blond ouvrit la bouche et ses yeux roulèrent sur eux-même, signe d’une grande nervosité, ce qui inquiéta le soldat parfait. A nouveau le silence s’installa et à nouveau Heero le brisa :

- Pourquoi n’as-tu jamais tenté de nous contacter ? On aurait pu… t’aider…

Oui, pourquoi ? J’aurai toujours été là pour toi Quatre.

Mais une fois de plus, le blond garda le silence, étonnement nerveux, alors qu’il ne risquait pourtant plus rien ici. Intrigué, Heero finit par s’approcher, esquissant un pas en direction de son ami.

Mais ce dernier se recula brusquement et il s’écria :

- N’approchez pas !!

Le japonais se figea, médusé. Pourtant son visage resta tout aussi impassible, même si ses yeux s’étaient légèrement agrandis sous l’effet de la surprise.

- Je ne te ferai jamais aucun mal Quatre, tu le sais bien. 

Mais le blond s’agitait de plus en plus, terriblement nerveux, remuant les draps sous ses mouvements désordonnés et comme pris de panique, il s’écria :

- Arrêtez de m’appelez Quatre !!!!

Il hurlait plus qu’il ne parlait et son visage exprimait le désarroi le plus profond.

Stupéfait, Heero se figea et un silence pesant tomba entre les deux hommes, troublé uniquement par la respiration saccadée du blondinet qui jetait toujours un regard terrorisé sur l’ancien soldat parfait. Heero savait qu’il n’était pas le diable en personne mais en cet instant, devant l’air horrifié de Quatre, il aurait pu en douter.

Pourtant, il garda son impassibilité à toute épreuve, et avec une logique implacable, il répondit :

- C’est pourtant ton nom que je sache.

Le blondinet se mordit les lèvres, et Heero capta parfaitement le regard qu’il lança vers la porte. Quatre était en train d’analyser ses chances de pouvoir s’échapper de là, le japonais en était parfaitement conscient. Et cela ne l’incita pas au calme, au contraire.

Son ton montant légèrement, il gronda :

- A quoi joues-tu Quatre ? Je ne te laisserai pas partir d’ici…

Les yeux du blondinet s’écarquillèrent et cette fois-ci, ils exprimaient autant de colère et de haine que de peur. Visiblement cette perspective ne l’enchantait absolument pas ;

- Vous n’avez pas le droit de me retenir ici !! C’est de la séquestration !!

Loin de calmer le japonais, ce soudain accès de colère l’énerva encore plus et il s’approcha rapidement de Quatre, fondant sur lui pour attraper fermement son bras. Ignorant ses protestations, il releva sa manche en lambeaux et désigna les marques bleues qui sillonnaient son avant-bras et le pli de son coude, avant de s’écrier :

- Et ça, tu en avais le droit Quatre ?

- Ca ne vous regarde pas !! couina le blondinet, sa peur revenant et tentant de se dégager de la poigne de fer du soldat parfait.

- REPONDS QUATRE !!! hurla Heero. 

Terrorisé par l’accès de colère du japonais, Quatre se recroquevilla sur lui-même, fuyant son regard, gémissant de peur. Mais malgré son pincement au cœur devant l’état misérable de son ami, Heero ne flancha pas, gardant le bras maigre dans sa main, attendant fermement une réponse.

- Laissez-moi… gémit le blondinet.

- Arrête ta comédie Quatre, arrête de fuir et réponds-moi ! Pourquoi tu as fait ça        ?

Et devant le mutisme du blondinet, entrecoupé de quelques sanglots naissants, Heero perdit très vite patience :

- POURQUOI TU T’ES DROGUÉ QUATRE ???

- Ca ne vous regarde pas, murmura le blondinet d’une voix tremblante.

- Si ça me regarde Quatre. Tu es mon ami et je ne te laisserai pas te détruire comme ça.

Les deux turquoises s’écarquillèrent dans un étonnement nouveau et la constatation stupéfaite de Quatre déstabilisa totalement Heero.

- Mon… ami ? Mais je ne vous connais même pas !!! Vous êtes complètement fou ! Pourquoi vous m’en voulez à moi ?

Sous le choc, le japonais lâcha le bras de Quatre et s’écarta de quelques pas. Dans ses yeux, on pouvait enfin lire un semblant de sentiment, une peur étrange mélangée à une incompréhension totale.

- Qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu dis ?

Mais Quatre se recroquevilla sur lui-même en sanglotant, son corps chétif secoué par ses pleurs. Il semblait tenter de fuir le monde extérieur, cette folie qu’il ne maîtrisait pas et qui l’effrayait tellement.

Sa détresse était sensible mais elle toucha moins le soldat parfait que ce qu’il était en train de comprendre tout doucement.

Il se passa sa main sur son visage, comme si ce simple geste avait pu le faire sortir de ce cauchemar. Ce n’était pas possible… Et en même temps… Cela expliquait bien des choses.

Terrifié par la réponse de Quatre, Heero s’avança de nouveau et n’osant cette fois-ci plus toucher le jeune homme, il demanda d’une voix atone :

- Tu… Tu ne me connais pas ?

La forme recroquevillée sur elle-même se mit à couiner, ne relevant même pas son regard vers lui :

- Nooon… Non je ne vous connais pas… S’il vous plaît, laissez-moi partir…

Heero déglutit et pour la première fois depuis longtemps, il eut envie de pleurer. 

Quatre était amnésique.

A suivre…